Le chemin de fer de Boulogne suit l’ancien rivage en vue de la longue et large plaine conquise sur l’immense estuaire transformé en pâturages remplis de bétail, et divisés en îlots réguliers par un système de canaux et de fossés où le flot s’insinue dans les grandes marées.
La ligne de Noyelles à Saint-Valery a été établie à voie normale, mais depuis que le réseau secondaire à voie étroite du département de la Somme a été construit, on a placé un troisième rail donnant l’écartement de 1 mètre, et permettant aux wagons des chemins de fer économiques de circuler sur la plate-forme. Sauf pour les marchandises venant du grand réseau, tous les wagons sont d’un type réduit; au point de vue des voyageurs, le service est fait par les trains allant à Cayeux. Même le service local de Saint-Valery est confié à la petite société par la puissante Compagnie du Nord.
Nous avons franchi l’estacade à marée basse ; les herbes marines n’étant plus caressées par le flot sont couchées, de grands bancs de sable restent à découvert, sables et prairies salées sont striés de canaux creusés par les courants de flot et de jusant.
La gare est loin de la ville, à laquelle on accède par une belle route plantée de tilleuls, bientôt changée en avenue bordant le port. Une usine à broyer les galets de silex, pour préparer la silice destinée aux fabriques de porcelaine, enlaidit le passage par ses provisions de cailloux noirs.
Aujourd’hui, le port est constitué par un étroit chenal séparé de la baie par une levée de terre et formant le prolongement marin du canal de la Somme. Les navires y sont peu nombreux en ce moment : entrées, 57 navires jaugeant 6 832 tonnes ; sorties, 68 navires, 6 525 tonnes. Par contre, plus de cent petits canots à voiles servant à pêcher la crevette sont échoués sur le sable, au pied de la belle avenue de tilleuls qui longe toute la ville basse ou « La Ferté ».

Le flot ne monte pas encore ; la Somme, s’échappant bruyamment de l’écluse, bat le port et court, rapide, à la marge de l’immense plaine de sable au bout de laquelle on voit les terres basses du Marquenterre sous l’aspect d’une forêt, Le Crotoy et ses villas, la côte confuse des dunes de Saint-Quentin-en-Tourmont.
La Ferté est un quai planté d’arbres et une rue bordée de magasins ; au flanc de la colline, de misérables maisons sont habitées par les population des pêcheurs.
Sur un coteau isolé est la vieille ville, dont les abords sont reliés au quai par de courtes avenues formant la ville balnéaire ; il y a quelques belles villas au pied de la cité de féodal aspect, avec ses maisons bâties sur des débris de remparts et son église dressée sur une haute terrasse ; mignonne ville ayant encore ses portes et son caractère du passé. En bas, près des dernières constructions, à l’endroit où l’on voit s’ouvrir la baie dans sa plus grande étendue, un amas informe de moellons est tout ce qui reste de la tour où fut enfermé le malheureux Harold, roi d’Angleterre. Au-dessus, la colline se dresse en falaises verdoyantes entourant un mamelon régulier appelé le Cap. De jolis chemins conduisent au sommet, près des débris intéressants d’une abbaye fameuse.
La vue découverte du sommet du Cap est immense sur la mer, encore lointaine à l’horizon, au bout de la fauve étendue des sables, sur Le Hourdel semblable à une île à la pointe extrême de la baie, Cayeux largement étalée sur son bourrelet de galets, entre la Manche et les terres basses qui entourent le Hable d’Ault. Au fond, le phare d’Ault et les villas d’Onival.
Je suis resté longtemps à contempler ce paysage d’une majesté mélancolique. J’ai vu, à la limite des sables, monter des vagues et leur crête se blanchir d’écume. Peu à peu, les chenaux se sont remplis, les sables ont disparu sous le flot montant. Par un curieux effet d’optique, Le Hourdel et Le Crotoy, tout à l’heure lointains et confus, se sont rapprochés et précisés dès que le flot est arrivé à leur pied. Voici maintenant la mer devant La Ferté, les canots de pêche flottent, leurs voiles se déploient et toute l’alerte escadrille prend le large pour aller pêcher la « sauterelle » revenue avec le flot.
Ardouin-Dumazet, Voyage en France