
En 1690, on établissait un pont de bois sur la Somme, non loin de la porte Marcadé, le même qu’on venait de réaliser à la Portelette. Le milieu de ce pont fut aménagé en pont tournant, de façon à faire entrer les bateaux dans le port de la Pointe… qui existe encore, mais qui est maintenant sans activité. Il fut appelé Pont-Rouge, à cause de la couleur du bois de sa charpente et devait être souvent réparé. Il avait déjà été refait en 1713. Néanmoins, en 1747, le pont-levis de ce pont se déroba sous le poids de 9 vaches, du marchand qui les conduisait et du chien qui les gardait. Tout ce monde tomba à l’eau, mais seul le chien mourut. Et le pont fut condamné jusqu’en 1753, date à laquelle il fut refait. Cela n’empêcha guère un nouvel accident, plus grave, qui eut lieu en 1764 et qui fit grand bruit dans la ville. Un marchand d’Amiens venait de charger la gribane de Pierre Beurrier, gribanier d’Abbeville, avec quatre cents sacs de blé et douze mille pesants de balles de lin. Les gribanes étaient des bateaux de marchandises à fond plat, munis de voiles et de rames ; celle-ci était neuve et naviguait pour la première fois.
En revenant d’Amiens par la Somme, ce gribanier avait emmené une femme qui allait rejoindre son mari employé vers Saint-Valery, et ses cinq enfants. Il revenait en même temps qu’une autre gribane, c’était dimanche et les gribaniers avaient bien arrosé leur retour à Abbeville. Arrivé en vue du Pont-Rouge, ce fut à qui passerait le premier sous la même arcade de ce passage obligé. Tout à coup, la gribane de Beurrier heurta violemment l’un des piliers du pont et se fendit en deux parties, en déviant vers le moulin Van Robais, à proximité de la manufacture des Rames ; l’eau entrait par les planches disloquées et la femme poussa des cris d’effroi. Le gribanier se hâta de colmater la brèche avec du lin et fit appel aux secours. On déposa la femme et les enfants sur la berge du côté de la terrasse des Rames et on y appuya la proue du bateau. Puis on attacha la poupe à une gribane vide, de sorte que le bateau ne coulât pas. Cependant, la gribane blessée commença à s’emplir d’eau et pencha peu à peu vers la ville. Alors, on attacha une corde à la poupe, de façon à tirer le bateau le long du rivage quand la marée monterait.
Déjà, de nombreux badauds s’amassaient sur le pont et sur les deux bords du fleuve pour assister au spectacle. Lorsque la marée fut là, inondant progressivement les berges, de nombreuses personnes se réfugièrent sur le Pont-Rouge. La gribane fut tirée le long de la rive gauche, du côté de la manufacture Van Robais et l’on déchargea les meubles et autres objets de la femme, mais pas toute la tourbe. La marée allait baisser et l’onde était calme. Soudain, le pont-levis du Pont-Rouge s’ouvrit du milieu avec fracas, entraînant des pièces, des matériaux, et une centaine de personnes tombèrent à l’eau en un seul et immense cri. Certaines se blessèrent, d’autres furent tuées et quelques-unes s’accrochèrent aux restes du pont. D’autres encore, qui avaient entendu des craquements avertisseurs, s’étaient vite éloignées et furent indemnes. Les secours intervinrent heureusement avec rapidité. Les plus gravement atteints furent portés dans l’enclos des Rames où ils furent soignés. On recueillit sur l’eau bon nombre de chapeaux et de bonnets. Le lendemain, on rechercha les noyés.
On en compta vingt-quatre et deux morts des suites du séjour dans l’eau. Il y eut tout de même soixante-dix sauvés. Jamais on n’avait vu à Abbeville autant de morts en un seul drame, hormis pendant des
guerres. Bien entendu, Les autorités prirent les mesures nécessaires afin que cela ne se reproduisît plus. Malgré les protestations des commerçants, le Pont-Rouge fut fermé la même année, mais un nouveau pont mobile, plus solide, fut reconstruit en 1777. Ne faut-il pas dire aussi que cet accident dramatique avait été dû d’abord au manque de solidité du premier pont et à la folle ivresse de deux gribaniers qui, avec l’un des bateaux, avaient ébranlé ledit pont, l’avaient fragilisé ?
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