Entre Dives et Ouistreham...
A une petite distance de Home-Varaville, et faisant partie de la commune de Merville, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les gardiens devaient autrefois surveiller une assez vaste étendue de côte et particulièrement l’entrée du fleuve l’Orne.
Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons, et le moment vint où la redoute de Merville ne compta plus qu’un seul défenseur.
Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage s’alliait à l’amour de la Patrie : il en devait donner une preuve merveilleuse.
C’était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l’Angleterre et, chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos ports. Un après-midi, Michel Cabieu, ainsi se nommait le gardien de la redoute, s’aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers l’embouchure de l’Orne, avec l’intention évidente d’y préparer un débarquement de troupes.
Une anxiété généreuse étreint l’âme de Cabieu. Que peut-il faire ? Périr ou être emmené prisonnier... sans que sa propre perte soit utile à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne pas à une telle alternative. L’esprit, le sang-froid, unis au courage, lui inspirent un plan bien simple.
Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable. Facilement, il épie toutes les manœuvres de l’ennemi, sans que ce dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force de la garnison française.
Cabieu profite de cette situation. S’emparant d’un tambour, il se hâte de battre une charge furieuse, en même temps qu’il crie, parle, donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des cailloux le long des murailles. Le tout sans relâche et avec un entrain extraordinaire.
Les Anglais s’étonnent... Auraient-ils été mal renseignés ? Leur entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle sérieux ? Le tapage redoublant, la prudence l’emporte, les voiles sont déployées elles navires s’éloignent lentement...
Cabieu n’ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire tout le bruit possible ; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue, il tombe épuisé, son regard suit avec joie, dans l’ombre du soir, la silhouette, de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.
Au matin, l’air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce point du pays : la mer est libre...
Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut connu sous la caractéristique appellation de : Général Cabieu.
Gaiement, il la porta jusqu’en 1804, époque de sa mort.
Elle était bien méritée... A soi, tout seul, disperser une flotte !

Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux que l’indifférence oublie, mais qu’il est bon de présenter parfois à notre souvenir, pour raviver en nous la grande image de la Patrie.
Les circonstances du beau fait d’armes de Cabieu se trouvent diversement relatées dans plusieurs documents authentiques ; mais tous sont unanimes à louanger l’humble garde-côte.
Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à la Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château d’Harcourt, dit que... « Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse d’Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes qu’il rencontra et marcha vers les Anglais : ses compagnons l’abandonnèrent. »
Une autre pièce est le récit fait à l’Assemblée constituante, le 4 septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados ; il contient ce passage significatif « le seul tambour de sa compagnie l’avait suivi, mais ne tarda pas à le quitter... »
Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale, le 25 thermidor an II (12 août 1794), dit expressément :
« Michel Cabieu se porte au-devant de l’ennemi... »
La seule différence dont nous devions tenir compte, c’est que la redoute défendue est celle d’Ouistreham, toutes les relations s’accordant à la placer sur la rive gauche de l’Orne, tandis que la station de Merville est située sur la rive droite.
Quoi qu’il en soit, le numéro du Moniteur universel, portant la date du 15 août 1794, contient un décret de la Convention donnant à Ouistreham le nom de Cabieu.
C’était dignement honorer le courageux soldat.
Pendant quelques années, le décret fut respecté et l’on trouve, toujours dans le Moniteur, le récit de plusieurs faits accomplis à Cabieu ; une parenthèse sépare le nom nouveau du nom ancien, qui finit cependant par reprendre droit de cité.
Louis XV avait accordé à Cabieu une pension de cent livres. Le 4 septembre 1790 et le 12 août 1794, il fut de nouveau recommandé aux députés.
La Convention lui vota un secours de six cents livres, et nous venons de voir ce qu’elle fit pour sa réputation.
Né le 2 mars 1730, le général Michel Cabieu mourut le 4 décembre 1804.
Extrait d'un livre à paraître en mai :
Le littoral, côtes picardes et normandes, de Dunkerque au Mont Saint-Michel
par V. Vattier d'Ambroye
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