Il y a bien longtemps, si longtemps même que je ne saurais vous dire en quel temps, saint Crépin et le diable réunirent leurs économies et achetèrent une grande pièce de terre. Comment se fit-il que saint Crépin eût songé à s’associer avec le démon ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils avaient acheté un beau champ et qu’ils étaient convenus d’en partager les produits. Le diable, se croyant bien fin, demanda pour sa part de la première année tout ce qui pousserait hors du sol, donnant le reste au saint homme. Saint Crépin fit mine de consentir niaisement à cette singulière demande, et il se promit bien de jouer quelques bons tours au diable.
Saint Crépin alla à la ville, en rapporta pour deux sous de graine de navets et ensemença le champ commun. Bientôt les navets couvrirent le sol de leurs larges feuilles vertes, et grossirent dans la terre jusqu’à se toucher.
Le diable vint trouver le saint et réclamer sa part de la récolte. Crépin le conduisit au champ et se mit en devoir d’arracher les navets. Le diable l’aida dans ce travail, et, à la fin, voyant le saint faire un tas à part des feuilles coupées, il demanda à son associé ce qu’il comptait faire de ces feuilles.
— Mais, c’est ta part, il me semble ! N’as-tu pas demandé tout ce qui sortirait du sol ? Les feuilles t’appartiennent et les navets sont à moi.
« Oh ! cette année, pensa le diable, il ne m’y reprendra plus ; je demanderai tout ce qui viendra dans le sol. »
Et il fit comme il venait de penser.
Saint Crépin retourna à la ville, en rapporta un grand boisseau de blé et le sema dans le champ. Le blé germa, sortit de terre, poussa, poussa, et bientôt il se trouva prêt à être fauché, lié et battu.
Le diable étant revenu chercher sa part de la récolte, n’obtint que le chaume et quelques racines dont il ne sut que faire. Cela était loin de le satisfaire.
Aussi alla-t-il tout furieux trouver le saint pour lui proposer d’autres arrangements.
— Voyons, que veux-tu ? lui demanda Crépin.
— Je veux cultiver le champ par moi-même. J’y sèmerai une plante qu’il me plaira de choisir. Si tu m’en dis le nom, le champ sera à toi tout seul, sinon il m’appartiendra. Cela te convient-il ?
— Oui. C’est convenu.
— A trois mois, alors !

Détail du Jugement dernier, la pesée des âmes, peint par le maître de Soriguerola, XIIIe siècle. De Agostini/Leemage
Le diable s’en alla dans un pays lointain et en rapporta une plante inconnue du saint : la lentille. Il en sema dans le champ et attendit les trois mois.
Les lentilles germèrent, levèrent, poussèrent et couvrirent le champ ; le saint était en grand danger de perdre la partie, car, malgré toutes ses recherches, il n’avait pu trouver le nom de cette plante méconnue semée par le diable.
Quelques jours avant l’expiration des trois mois, Crépin se leva pendant la nuit ; alla se rouler au beau milieu du champ de lentilles et revint se coucher tranquillement. Puis, le lendemain, il dit au diable :
— Hier soir, une grosse bête noire est allée dans ton champ ; elle y a même écrasé bon nombre de plants de cette herbe que tu y as semée. Si tu as à m’en croire, fais bonne garde ; il ne t’en resterait pas.
— Je n’y manquerai pas, et je te remercie de ton bon avis.
Le soir venu, le diable alla s’embusquer auprès du champ, tandis que saint Crépin se roulait dans un grand tas de plumes après s’être plongé dans un tonneau de mélasse. Ainsi déguisé, il entra dans le champ.
Le diable ne put reconnaître le saint et fut très surpris de voir un tel animal se rouler dans ses lentilles.
— Koi chè donc ch’ol bête lo ki vient abimi mes luntils ? » s’écria-t-il. Et peu rassuré, il s’enfuit. Saint Crépin en savait assez ; il courut à la rivière et se débarrassa de la mélasse et des plumes dont il s’était recouvert, puis il rentra chez lui et se coucha.
Le lendemain, le diable vint le trouver.
— Les trois mois sont écoulés, Crépin, et je viens te demander le nom de la plante que j’ai semée dans le champ.
— As-tu vu la bête, hier soir ?
— Ce n’est pas cela que je te demande. Sais-tu le nom de la plante ?
— Peut-être. Je vais te dire trois noms. Si le véritable n’y est pas, le champ est à toi... Je commence : 1° lin ?...
— Ce n’est pas cela, pauvre Crépin !
— 2° luzerne ?
— Pas encore plus ; la pièce de terre est presque à moi.
— ...Oh ! bien, alors ! Il s’agit de ne pas se tromper !... 3° lentille ?
— Je suis joué ; adieu, Crépin, sans rancune ; le champ est à toi. Tu es plus malin que moi.
Traduction du patois : Qu’est-ce donc que cette bête là qui vient abîmer mes lentilles ?
E. Henry Carnoy