
Au Crotoy...
C’est une troupe bien gaie, bien vigoureuse, bien alerte, que ce bataillon de verrotières, comme on les appelle, qui passe à chaque marée, en caquetant, racontant tour les incidents de la journée, sachant rire, sachant discuter, parlant de tout et du reste ; toujours très proprettes dans le petit costume spécial qu’elles revêtent pour leur travail favori ; une mine toujours rieuse ayant un bon mot, un bon petit conte pour chaque passant.
Avec quel bonheur elles croustillent un morceau de pain et une pomme, en faisant la route !
Vous aurez plaisir à remarquer ces gaillardes solides, aux mines engendrant la prospérité, défiler régulièrement, humer ce bon air de la Baie, dans l’espoir de rentrer avec une cargaison de vers, toujours plus importante que la veille. Le commerce du ver peut compter pour un chiffre de cent mille francs par an. En quelques heures, des gamins peuvent arriver à gagner 2 à 3 francs.
O. Meurant et F. Poidevin
A Cayeux aussi...
Au siècle dernier et jusqu’aux alentours de 1920, c’était par escouades que les femmes en majorité allaient labourer le sable sur la lisières du flot. Les habiles travailleuses pouvaient à ce métier gagner en moyenne un franc par récolte (1885), mais elles ne travaillaient pas tous les jours. Les centralisateurs du produit de leur travail ne les enrôlaient que lorsqu’ils recevaient des commandes des grands ports environnants. Ces vers servaient surtout à Dieppe pour boîter les lignes de pêche et plus spécialement celles qui servent à la pêche du merlan. En 1852, le commissaire de la marine de St-Valery s’était rendu sur les lieux de pêche et avait constaté que quatre-vingt personnes, tant hommes, femmes et enfants pratiquaient cette pêche. Avec les nouvelles techniques et les nouveaux leurres, ce métier a disparu et nous retrouvons maintenant que quelques pêcheurs à pieds qui utilisent cet appât pour amorcer leur ligne sur le sable.

Récit de Mme Bourgau, verrotière au Crotoy jusque dans les années 1970.
Vous voyez, on emmenait un seau en bois, encore que j’ai souvenir d’avoir utilisé aussi d’autres récipients comme d’anciens bidons d’essence, et une pelle faite d’un long manche en bois et d’un petit palot. On se servait également de « fourchets ». On n’oubliait pas d’enfiler son « garde cul » une espèce de jupe en gros tissu fort ample de derrière, qui nous protégeait pendant notre travail.
On nouait un foulard sur la tête ou une calipette, sorte de bonnet blanc ou noir, car les femmes de cette époque étaient souvent en deuil.
On chaussait une paire de galoches, les pieds nus mais les jambes protégées par une paire de vieux bas en laine noire, raccommodés jusqu’à la corde, coupés aux pieds. Une fois sur place, pour éviter que le « garde cul » ne trempe dans l’eau quand on se baissait, on le fixait avec les deux cordons qui pendaient de chaque côté.
Le meilleur moment pour pêcher le ver, c’est lorsque la mer arrive. Il la sent et il remonte un peu. On en ramenait jusqu’à 4 ou 5 kilos ; ça représentait des centaines de vers qui pouvaient être de 4 sortes différentes : le plus petit, c’était le ver « à keuque » ou ver rouge. Le ver à l’œil était long comme un doigt, le ver au potet et le ver ganne étaient beaucoup plus grands. Le ver ganne qu’on appelait aussi le gros ver ou ver marin pouvait être aussi long qu’un demi-bras. On le trouvait en bord de mer et il fallait le chercher à bout de bras presque couché par terre pour l’attraper. Le ver à keuque, lui se trouvait assez loin de la mer et surtout dans la baie.
Chacun d’entre eux avait une place bien particulière et pour les trouver, on se fiait aux « chies » de vers, ces petits tas de sable en colimaçon rejetés par les vers. On savait à leur présence si le ver était marqué ou pas. Si on ne trouvait rien, on disait : « Aujourd’hui le ver, y n’est point marqué ».
Extrait de Terre Picarde, n° 14
Pour + d'infos : voir nos publications sur Le Crotoy et Cayeux sur Mer : Villes & Villages