
La fabrication des serrures est une des principales industries de la Picardie. D’après le dernier recensement, elle emploie à Cayeux deux cent quatre-vingt-cinq ouvriers.
Il y a lieu d’ajouter à ce chiffre un certain nombre d’individus qui, ne s’occupant pas exclusivement de serrurerie, ont été classés dans d’autres professions. On peut donc porter à trois cents le nombre total des ouvriers. Le salaire, tous frais déduits, est en moyenne de 2 francs 25 centimes par jour, et il faut compter cinq jours de travail par semaine, attendu que le lundi est fêté comme le dimanche au cabaret.
L’ensemble des salaires s’élève chaque année à 175 500 francs. Les matières premières sont fournies toutes taillées par les fabricants. L’ouvrier n’a à sa charge que son outillage, composé d’un étau, de marteaux et de limes, pour une valeur de 90 francs environ. Un ouvrier gagne donc 11 francs 25 centimes par semaine, 585 francs par an. Le chômage du lundi le constitue en perte de 2 francs 25 centimes par semaine, et, par an, de 117 francs. Sur l’ensemble, c’est une perte réelle de 35 070 francs, à laquelle il faut ajouter au moins 50 francs par tête, soit 15 000 francs pour les frais du culte du saint Lundi, un intrus qui devrait être rayé du calendrier des travailleurs.
On comprend qu’avec ces déplorables habitudes, les ouvriers n’aient pas de fonds de réserve pour les mauvais jours. Aussi le ralentissement de la fabrication, la baisse des prix, la cherté du pain ont pour résultat la misère. Il est à regretter qu’il n’y ait pas à Cayeux, comme il en a été établi dans d’autres communes voisines, conformément à une circulaire adressée à M. le préfet de la Somme à tous les maires du département, une société de secours mutuels. Avec un peu de bonne volonté, tout ouvrier pourrait verser 50 centimes par mois, ce qui constituerait un fonds annuel de 1 800 francs, destinés à venir en aide aux malades et aux nécessiteux. A côté de la société de secours mutuels, la caisse d’épargne viendrait se placer tout naturellement.
Si ces belles institutions, qui ont pris un si grand développement dans les villes, ne sont pas plus répandues dans les campagnes, c’est qu’elles n’y sont pas assez connues, et qu’on ne fait rien ou presque rien pour en faire apprécier les avantages. Ce n’est pas cependant chose indifférente pour la société que de donner aux populations rurales des habitudes d’ordre et de prévoyance, d’élever le niveau de leur intelligence, de les initier à certaines notions pratiques de la science économique, de les diriger dans la voie féconde et pacifique du travail, et de leur montrer que la moralité et la solidarité sont les indispensables conditions du progrès dans le bien-être.
A défaut d’une société de secours mutuels, le bureau de bienfaisance, tel qu’il est organisé, n’offre aux nécessiteux que des ressources bien précaires. Sa dotation se compose du revenu d’une pièce de terre louée 36 francs 67 centimes, du tiers du produit des concessions de terrain dans le cimetière, et de l’intérêt de ces fonds placés à la caisse de service. Point de subvention municipale, point de quêtes ni de collectes ; ce sont les morts qui viennent au secours des vivants !
A. Blaize
Extrait du volume 2 :
HISTOIRE AU PAYS DE SOMME