Godin était fils d’un petit forgeron d’Esquehéries. Né en 1817, il reçut la pauvre éducation que pouvait donner, avant 1830, un magister de village. En même temps, il apprenait à travailler le fer dans l’atelier paternel et aidait les siens à la culture des champs. Sa jeunesse s’imprégna de l’esprit à demi mystique des populations du Cambrésis et de la Thiérache, dont j’ai parlé jadis à propos de Fourmies. Quand, à l’âge de dix-sept ans, il partit pour le classique tour de France des ouvriers de son époque, des désirs d’amélioration sociale fermentaient déjà dans son cerveau.
A vivre parmi les prolétaires des diverses contrées françaises, ses idées se précisèrent, devinrent une obsession. En 1840, il revint à Esquehéries, ayant en germe dans l’esprit la grande œuvre du familistère. Mais, tout en se laissant aller à des songes généreux de rénovation sociale, inspirés sans doute par Fourier et le saint simonisme, il n’en restait pas moins homme de travail, comme le furent les disciples du père Enfantin. Au cours de ses voyages, il avait eu l’idée de remplacer les appareils de chauffage en tôle par des poêles et fourneaux en fonte. Il appliqua ce principe dès son retour au village natal. L’invention était excellente, surtout pour les pays du Nord, où le climat humide et froid, l’hiver précoce et long, rendent nécessaire un chauffage continu durant de longs mois. En 1846, il y avait 30 ouvriers dans l’atelier d’Esquehéries ; on pouvait difficile ment en accroître le nombre, cette petite commune, isolée à la lisière de la forêt du Nouvion, manquant de moyens de communication. Alors Godin vint s’installer à Guise et y construisit une usine dont le développement fut rapide ; bientôt des centaines de fondeurs et de forgerons étaient installés dans le nouvel établissement. Godin, devenu riche, donna corps à ses rêveries ; consacrant ses veilles à étudier Fourier, Saint-Simon et les autres chefs socialistes, il en dégagea une formule personnelle – non sans avoir adopté assez complètement un moment les théories de Fourier, pour consacrer le tiers de sa fortune à la fameuse création d’une colonie sociétaire au Texas.
En 1859, éclairé par l’échec de cette tentative fouriériste, il mit ses propres idées à exécution, en construisant la première aile du familistère...
Extrait de :
L'AISNE VERS 1900
HISTOIRE - GÉOGRAPHIE - DESCRIPTION
Victor-Adolphe Malte-Brun et
Victor-Eugène Ardouin-Dumazet
15 x 21 cm - 166 pages avec cartes postales anciennes et illustrations.