Mes séjours de vacances sont carrément passés du sud au nord de la France. Jusqu’à la guerre de 1939, pendant deux grands mois l’été et une quinzaine à Pâques j’ai lancé mes amarres dans le petit port du Crotoy, fidèlement et avec beaucoup d’attachement pour cette terre picarde un peu rude mais où j’ai laissé une partie de moi-même. Cette petite station balnéaire, qui a fait depuis un grand chemin touristique, est située dans la baie de la Somme, étant petite, j’ai longtemps entendu « la bête Somme », c’était beaucoup plus poétique et effrayant.

Après avoir confié aux bagages la grande malle en osier, on grimpait à la gare du Nord dans le train qui nous emmenait, via Amiens et Abbeville, jusqu’à Noyelles où nous attendait patiemment le petit tortillard. Un sifflement, un crachotis de vapeur et nous voilà partis à travers champs et marais, le long des ruisseaux bordés de saules creux, au nez des paisibles moutons de pré-salé. Une ou deux petites haltes obligatoires, le reste du temps on s’arrêtait à la demande des voyageurs postés le long de la voie. Trois ou quatre wagons entièrement en bois avec une petite plateforme à l’air libre à chaque extrémité où l’on pouvait vivre plus dangereusement car il y avait des virages assez secs, l’escarbille agressive, et qui sait, peut-être des indiens au détour d’un bosquet. Quand on apercevait les tourelles d’une maison suspendue au-dessus de la mer et que l’air devenait franchement maritime, c’était le Crotoy, les vacances, la liberté, la plage, les dunes, les crabes, le gâteau battu, les jardins pleins de roses. La ville à cette époque était assez peu étendue mais possédait un nombre incroyable de sites différents. Au centre, face à la mer, se trouvait la place Jeanne d’Arc avec sa statue et à ses pieds un canon d’époque. Deux fois par semaine, s’y tenait le marché, l’espace était clos par des grilles et au coup de cloche qui annonçait l’ouverture des portes, c’était une ruée sauvage pour être la première à "acater" la meilleure et moins chère paire de "glennes" vivantes ou le beurre le plus savoureux que l’on peut goûter à la pointe d’un couteau. Tout à côté, s’avançait l’estacade au-dessus de l’eau ou de la vase, selon les marées, les bateaux y étaient sagement alignés, la halle au "pichon" avec l’indéchiffrable et mystérieuse criée de la pêche.
En allant vers le bassin de retenue des eaux, quelques vieilles maisons avec des enfants en guenilles qui mendiaient un p’tit sou. Ces écluses du bassin destinées à éviter l’ensablement de la baie étaient un but de promenade pour les temps un peu gris mais pas trop pluvieux. A la différence des écluses fluviales, les vannes se manœuvrant perpendiculairement, le client qui traversait au-dessus était toujours accessible. Déjà en elles-mêmes, ces deux espèces de tours avaient un aspect menaçant ou tout au moins incongru dans ce paysage de verdure, de sable et d’eau calme, barrant le ciel de leur masse de fer et de briques. Quand elle s’ouvraient il fallait se tenir solidement à la rambarde au-dessus du gouffre bouillonnant, le grondement de l’eau couvrait les voix, des éclaboussures vous fouettaient le visage et au bout d’un moment, l’eau semblait monter jusqu’à vous, prête à vous engloutir définitivement, image d’une puissance satanique tapie au fonds du sable et qu’on libérait tout à coup fort imprudemment, c’était angoissant, délicieux de terreur contenue. Je classais donc ce bâtiment dans la catégorie des monstres qu’il fallait respecter et tenir à distance.
Suzy Daziron-Vincent
Extrait de :
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