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Mourir à Airaines en 1940...

 

— Ich bin ein franzosich offizier ! lui répond N’Tchoréré en allemand ! Les officiers doivent être respectés !
Posément le gradé allemand fait le tour du capitaine, le visage déformé par la haine. Il tend le bras, pose son revolver sur la tempe du capitaine. A bout pourtant, le gradé appuie sur la détente. N’Tchoréré s’écroule à genoux.
Deux autres balles lui traversent le dos. Le capitaine tombe et son sang se mêle pour toujours à la terre d’Airaines.
Près de moi, dans un geste de désespoir, deux Sénégalais se précipitent sur le nazi et sont abattus à leur tour comme des chiens. Ma colère monte, mes poings se ferment, la rage et l’écœurement envahissent ma gorge. Ce n’est plus la guerre, mais un crime. L’officier continue à hurler des ordres : cinq Sénégalais sont alignés, main sur la tête. Le criminel s’avance, tourne autour d’eux en les observant et en les invectivant (je crois comprendre "affe" singe). Jamais je n’ai vu autant d’agressivité dans un regard et dans l’intonation de la voix. Il passe derrière eux, arme son revolver et sans hésitation, il pose le bout de son lugger sur la nuque du premier malheureux. Comme un boucher, il les abat tour à tour d’une balle dans la nuque.
Mes yeux ne peuvent retenir des larmes de honte, honte d’appartenir à sa race. A côté de moi mes deux Sénégalais ne bougent pas. Des larmes aussi coulent, laissant des lignes noires sur leurs masques de poussière blanche.
L’assassin s’avance vers moi, braque son pistolet dans ma direction. Je crois que ma vie s’arrête ici. Je ferme les
yeux. Il hurle :
— Richtung Dromesnil ! (direction Dromesnil !)
Je reste planté là devant les cadavres. En criant, en les frappant de leur crosse, la bande de meurtriers rassemble
les Sénégalais comme des animaux. Le troupeau africain, que je dois abandonner malgré moi, se met en marche solidement encadré par des gardes impitoyables. Traoré et Coulibaly me font tour à tour un petit signe de la main. Je crains le pire pour eux. L’officier m’ordonne de le suivre et me force à monter dans un camion. Le chauffeur démarre et avance sans se soucier des corps étendus sur la chaussée. Il roule sur les jambes du capitaine. Ses trois galons brillent au soleil couchant.

Je prends conscience à cet instant de l’atroce réalité.

Mourir à Airaines en 1940...

 

Extrait de : "L'enfer d'Airaines"

La "grande" histoireL’ENFER D’AIRAINES : 5, 6, 7 JUIN 1940 
 
François Rouillard

14 x 21 cm - 110 pages - Photos - Récit historique

Pour en savoir plus sur ce livre...

 

 

 

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