Être instit’ à notre époque n’est pas chose facile ; les gouvernements passent et les réformes trépassent. Or, malgré vents et marées, la pédagogie reste immuable. Il y a deux siècles, Éloy Perret, comme ses semblables, avait bien d’autres soucis.
Eloy Perret prit l’habitude de se lever à six heures et demie. Il mangeait copieusement, faisait quelque toilette dans le baquet. Puis il s’habillait ; ses vêtements sombres, à peine rehaussés par la couleur blanche du rabat de la casaque, faisaient de lui un personnage important. Un chapeau de feutre noir couvrait ses longs cheveux. Il restait couvert pendant la classe, sauf au moment où les enfants récitaient leurs prières. Sans être beau, il avait de l’allure dans son costume ; les jeunes mères le regardaient avec empressement quand elles venaient à l’école. Il savait l’intérêt qu’il pouvait dégager, mais il se gardait bien de déroger aux règles imposées par son travail. Une occasion s’était présentée à lui pendant son internat à Saint-Quentin, un dimanche après-midi. Une fois seul avec la dame, les odeurs lourdes de parfum, masquant la crasse, son allure maigrelette l’avaient dégoutté. Il s’était enfui sous les sarcasmes et les hurlements. Il savait, bien sûr, que toutes les femmes n’avaient pas toutes, cette vulgarité. Mais cela faisait une raison supplémentaire pour se garder à sa promise.
Il allait ensuite dans sa classe porter le bois destiné au chauffage et allumait le poêle. Il aimait ce moment ; tout était silence, hormis le crépitement du feu. Une odeur agréable se répandait dans la classe. Les jours rallongeaient. Les soucis d’économie allaient bientôt faire disparaître cette douce senteur de feu de bois.
Dès que le feu avait pris son rythme normal, il se mettait au travail. Il prenait grand soin à la correction des devoirs, préparait les leçons de la journée.
Quelques minutes avant neuf heures, il entendait les enfants arriver et se grouper devant la porte. Il ne voulait pas les faire entrer au compte-gouttes. Dès qu’ils formaient un petit groupe, il sortait, discutait avec eux du temps et autres sujets insignifiants. Il aimait les entendre s’exprimer en dehors de l’école ; les petits avaient beaucoup de choses à dire. Puis, le nombre des enfants grandissait ; il était temps d’entrer dans la classe. Là, les visages se décrispaient sous l’effet de la chaleur. Les élèves n’étaient pas toujours présents ; certains étaient malades, d’autres gardaient les petits frère et sœur, d’autres encore aidaient leurs parents à quelque tâche laborieuse.

Eloy avait tenu dès le début, à être prévenu de ces manquements par les parents. Il comprenait très bien tous ces imprévus, mais attachait de l’importance au respect des engagements donnés.
Les enfants, une fois leur cape ôtée, se mettaient à genoux et récitaient leur prière. Eloy remarquait que certains n’étaient pas très recueillis, mais leur manque de piété correspondait souvent à l’état de libre penseur des parents. Il essayait du mieux possible de leur inculquer les principes chrétiens.
La journée commençait.
Il n’était pas dans les intentions d’Eloy de brûler les étapes, aussi, au vu des résultats passés, il avait préféré revenir sur les choses déjà vues et mal assimilées. Le matin était réservé à l’arithmétique. Les petits apportaient des petits bâtonnets, ou objets divers pour apprendre à compter ; tout était bon pour l’apprentissage, pourvu que le chiffre abstrait soit matérialisé. Les additions n’étaient pas écrites, tant que les résultats n’étaient pas sus.
— Ainsi, vous écrivez ce que votre esprit a compris. Il est inutile d’écrire ce qui n’a pas été entendu. Et l’écriture des posites (vieux mot pour désigner le nombre), doit se faire en plaçant les chiffres l’un au-dessous de l’autre. Puis on tire le trait pour inscrire le résultat dessous.
Pendant ce temps, les grands faisaient des devoirs par écrit sur des questions données la veille.
Les exercices terminés, Eloy laissait les petits à leur écriture et initiaient les aînés aux multiplications ou partitions de valeurs monétaires.
— Il est très important de se rappeler que l’on doit convertir les livres en sols ou en deniers, avant d’effectuer l’opération.
Quelques-uns uns passaient à la grande ardoise, afin de montrer leurs capacités. Là, en cas d’erreur répétée, Eloy sortait la férule (petite palette de bois ou de cuir avec laquelle on frappait la main des écolier en faute) et l’appliquait. Il tenait à cet instrument de punition, afin de marquer le fautif. Par contre, il refusait de se servir du fouet, de la verge ou du chevalet, qui lui semblaient trop douloureux et archaïques.
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