
On dénombrait onze cafés au village : rue de St Pol : Lefebvre André - à la boulangerie, les tenants successifs : Cornet, Lancel, Lemaire - Annequet André - Demazure Abel - Duséval Louis puis Etienne - Rue de Doullens : Lépinoy Paul - Boully Gaston puis Pétain Maurice - Rue de la Ville : Lefebvre Louise puis Pernet Michel - Lefebvre Léon puis Jacquemelle Paul - Rue de Le Souich : Parsy Guilain puis Georges - Lorel Paul puis les frères André et Robert.
Ces lieux connaissaient en tout temps une bonne fréquentation y compris en semaine bien que moins régulière, mais les déplacements des cultivateurs étaient fréquents surtout aux heures du départ au champ et du retour et bon nombre d’entre eux s’arrêtaient volontiers, parfois seuls mais aussi lorsqu’ils étaient appelés par l’un d’eux déjà en place afin de partager le plaisir de boire en bonne compagnie mais aussi celui de pouvoir prendre double consommation en toute bonne conscience. Pour certains l’habitude était telle que leurs chevaux s’arrêtaient d’eux mêmes ; les devantures des cafés étaient équipées de longues barres métalliques sinon d’anneaux scellés au mur et destinés à l’attache des chevaux.
Chaque quartier présentait un centre d’intérêt, un artisan par exemple, et pour des raisons diverses liées au travail, il y venait une clientèle passagère qui, à l’occasion d’une rencontre, s’arrêtait au café d’à côté. Les voyageurs traversant le village coupaient parfois leurs longues courses en s’arrêtant volontiers. Les affaires se traitaient et se concluaient au café. Mais les heures d’affluence se situaient à midi au retour du travail de même que le soir : le soir surtout les clients s’attardaient plus volontiers, les tournées se succédaient chacun payant la sienne, les conversations s’animaient sur les sujets d’actualité locale ou générale.
En cas d’élections les cafés étaient une véritable estrade et une antenne pour les candidats, c’est là que tout se débattait, que tout se faisait ou se défaisait en ces lieux enfumés et parfois rendus violemment bruyants l’alcool aidant. Mais c’est le dimanche, jour de repos, que les cafés faisaient le plein. Si certains y venaient pour simplement y boire d’autres beaucoup plus nombreux s’y rendaient pour jouer aux cartes. Le jeu à la mode était le piquet adopté par tous bien que la manille eut déjà fait son apparition ; c’est dans une atmosphère particulièrement enfumée que ces interminables parties se déroulaient, l’enjeu étant la tournée de “ bistouille ” qui était due par les perdants.
Il convient de dire ce qu’était la bistouille ; pour commencer il s’agissait d’une simple tasse de café qui n’était jamais consommée sans être accompagnée d’un petit verre d’eau de vie que le client buvait sec ou ajoutait à son café ; cependant les alcools étaient nombreux et variés sur les étagères du tenancier : fine, cognac, genièvre, schiedam, rhum..., certains amateurs se faisant servir successivement un ou plusieurs de ces alcools, le café initial n’en avait plus la couleur depuis longtemps et la tasse ne servait plus que de prétexte honorable à cette gourmandise qui aboutissait à l’ébriété d’autant que certains patrons ne servaient pas l’alcool au verre mais laissaient tout simplement la bouteille à la disposition du consommateur qui déterminait lui même sa ration, certains abusaient de cette générosité d’autres non.
La tournée (eine tornée) désignait une consommation prise en commun mais sans limite du nombre de consommateurs et réglée successivement par chacun des participants sous peine d’être discrédité auprès des copains en cas de manquement à cette règle. Cette habitude était un véritable piège pour qui acceptait de s’asseoir autour d’une table copieusement garnie, il risquait d’avoir des difficultés à la quitter... Mais sans tomber dans cet excès, il est vrai que même à deux chacun y allait de la sienne (chatchin l’sienne) à moins que de convenance elle soit rendue plus tard. Bien que de bonne fréquentation aucun de ces cafés ne vivait que de ce commerce, l’établissement était le plus souvent tenu par l’épouse tandis que le mari exerçait une activité parallèle liée soit à la culture, à l’artisanat ou à un autre commerce.
Extrait de :
BOUQUEMAISON, UN VILLAGE PICARD