
Le beffroi de Saint-Riquier
La construction communale qui sans doute fut élevée la première, celle dont la possession est surtout significative, c’est le beffroi. Il est essentiellement le réceptacle d’un des attributs fondamentaux de la commune, de la cloche, “ du ban ”, qui sert à convoquer les communiers, les jurés. La reconnaissance du droit à la
cloche, c’est celle du droit à la commune. Ainsi le beffroi devient l’affirmation matérielle, le symbole de l’indépendance absolue. Il servira à d’autres usages que le logement de la cloche : il sera tour de guet, prison, chartrier, recevra d’autres cloches que celles du ban, tout un carillon ou bien, assez tôt, dès le XIVe siècle sans doute, une horloge monumentale. Ce sont des fonctions accessoires... Le rôle essentiel du beffroi qui domine la silhouette de la ville, les pignons accolés des maisons et même les clochers de paroisses ou de couvents, c’est de rappeler aux gens du “ pays plat ” environnant, d’apprendre aux étrangers qui s’approchent des portes que, dans l’ombre de cette haute tour, vivent des “ bourgeois ” dont les aïeux ont acquis, à prix de sang ou d’argent, la plus large part d’autonomie collective, les plus grandes garanties individuelles qui aient été possédées au Moyen âge.
Le beffroi est le donjon des “ bourgeois ” ; formant une véritable “ seigneurie populaire ”, ils ont les attributs seigneuriaux, le sceau, les armes, le donjon.
... C’est une tour carrée, trapue, aux murs pleins, que le plus ancien beffroi conservé en Picardie, celui d’Abbeville réédifié en 1209. Le même plan est encore celui du beffroi de Saint-Riquier et du plus récent beffroi que l’on achevait de couvrir à Rue en 1506.
Parfois le beffroi a été établi au-dessus d’une porte de la ville : notre région offre un exemple de ce parti à Lucheux, près de Doullens : la tour en pierres, du XVe siècle, est portée par une grande arche sous laquelle passe une route un peu rétrécie.
... La girouette des beffrois est, comme le beffroi lui-même, un signe d’indépendance, de noblesse communale : les châteaux avaient leurs girouettes découpées en flammes, en pennons, en bannières. Celle du beffroi a dû très rarement représenter un insigne du chef de la commune, le maïeur ; cependant une girouette en forme de toque était fixée à la pointe du beffroi d’Amiens, jusqu’au XVIIIe siècle.
Le beffroi, logis de la cloche et donjon communal, avait, nous l’avons vu, des rôles accessoires.
Les archives y étaient conservées. Dans le “trésor ” ou “ secret ”, derrière de fortes grilles, des coffres bardés de lames de fer étaient fermés par plusieurs serrures différentes ; autant de magistrats devaient aider à leur ouverture lorsqu’il fallait consulter les titres des libertés, chartes signées du Roi ou du seigneur, ou les registres qui étaient les codes, chaque jour complétés de la ville. « Le trésor était une véritable sacristie communale. » A Abbeville, la “ trésorerie ”, accolée au beffroi, est une grande salle voûtée d’ogives, du XVe siècle, dont la grande fenêtre est garnie d’une grille armoriée.
Les beffrois étaient aussi des prisons : dans ceux qui ne servaient pas d’hôtel de ville, les cachots occupent les étages, dans tous, le rez-de-chaussée et parfois des souterrains. Ces cachots sont encore utiles aujourd’hui : les menus délinquants, les ivrognes, en sont les hôtes ordinaires.
... Le beffroi est toujours un poste de guetteurs : au sommet est aménagée sa logette, la “guette” d’autrefois. Amiens avait deux guetteurs, deux “ waites ”, l’un de jour, l’autre de nuit. Tous deux devaient avertir des incendies ; le “ waite ” de jour signalait les approches des troupes pendant les périodes de guerres, en agitant une
bannière blanche dans la direction de la porte vers laquelle le groupe semblait se diriger.
... Si, au début de la commune, une seule cloche, la “ bancloque ”, était pendue au beffroi, le développement de la vie sociale et économique justifia bientôt la nécessité de plusieurs autres. Au beffroi d’Amiens, au XVIe siècle, il y avait quatre cloches, différentes de poids pour qu’elles fussent différentes de son : l’un servait à sonner “ l’échevinage ”, (c’est-à-dire à convoquer le Conseil de la Ville), c’est la très vieille “ bancloque ”. La seconde avait été pendue en 1335 ; elle était mise en branle «lorsqu’il étoit besoing que les ouvriers aillent à l’ouvrage » ou qu’ils en reviennent : elle fixait la durée officielle de la journée de travail dont la réglementation n’est certes pas une nouveauté. La troisième avait un rôle moins précis : au XVIe siècle, elle annonçait « qu’il sera venu du poisson et qu’on vende le blé. ». La dernière était “ le grant cloque ”, la cloche de “ l’effroy ”. Elle ne sonnait que lors des sinistres et des périls. Au moyen âge, elle avait dû accompagner de son glas les solennels bannissements. Tel était le “ jeu ” amiénois « pour la commodité, seureté et conservation d’icelle ville et du bien publicq. ».
Les beffrois de Picardie n’avaient pas de carillon, comme ceux de Flandre, mais à la fin du moyen âge les accents d’une musique moins impressionnante que les voix graves ou légères des cloches flamandes, tombaient parfois de la logette du guetteur. A Amiens, le waite de nuit devait d’abord « sonner son cornet par nuict de demie-heure en demie-heure afin que l’on cognoisse qu’il fait bon guet. » Ce rappel lugubre,
au-dessus de la ville endormie, n’était vraiment pas de la musique. Mais il lui fallait encore, avant d’emboucher son cornet de nuit ou en le déposant pour douze heures, « pipper de la pippette (sorte de flûte de métal), à la derraine (à la cloche du soir), et à la cloque du jour (à celle du matin) ». Le waite pipait aussi, sans arrêt, durant le passage devant le beffroi des grandes processions de l’Ascension, de la Fête-Dieu, pendant les nuits de Noël, de la Toussaint.
Pipettes ou trompettes ne pouvaient avoir que des sons bien grêles : les Picards étaient moins difficiles que leurs voisins les Flamands, dont les fils se réunissent encore chaque dimanche au pied du beffroi, les oreilles tendues aux larges chants du carillon.
Pierre Dubois.
Beffrois et Hôtels de Ville dans le Nord de la France, 1909
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