Au XIXe siècle, les « chauffeurs » étaient des voleurs et parfois des tueurs qui n’hésitaient pas à chauffer devant la cheminée les pieds de leurs victimes, afin de leur faire avouer où se cachait l’éventuel magot...
Depuis plusieurs années, des chauffeurs terrorisaient une partie de la Picardie sans qu’on pût mettre jamais la main sur eux par suite de la pusillanimité des victimes et témoins.
Le comte d’Allonville, alors préfet de la Somme, écrivit, en 1819, au ministère pour faire part de cette inextricable situation. Le ministre de l’Intérieur en causa avec le préfet de police et tous deux convinrent que le mieux était de faire appel aux talents de Vidocq.
A son tour mis au courant, le chef de la Sûreté déclara que l’affaire lui semblait intéressante, qu’il la prenait, seul, en main, que, pourvu qu’on lui donnât carte blanche, il répondait de la mener à bonne fin.
De fait, il filait bientôt en poste sur Amiens, mettait le comte d’Allonville au courant de ses intentions et lui recommandait le secret le plus absolu.
Puis, déguisé en colporteur, sa balle sur le dos, il s’en fut à pied vers le Santerre, ouvrant largement les yeux et les oreilles aux indices et propos les plus insignifiants. On était alors en octobre 1819. Vidocq – il avait pris le nom de Frénot – s’en vint d’abord, au hasard, planter sa tente à Rosières et prit gîte à l’Hôtel du Cygne. Le jour, en colporteur décemment habillé, il parcourait les environs tâchant de recueillir çà et là des bribes de conversations qui le missent sur la voie des recherches. La nuit, fait comme un voleur – jamais expression ne
fut mieux justifiée – il rôdait encore par voies et par chemins.
Cette conduite étrange et ces déguisements inquiétaient tant soit peu Mme Dupuy, la propriétaire de l’Hôtel du Cygne, qui craignait fort de ne point rentrer dans ses déboursés. Elle s’en fut trouver le maire pour lui exposer son embarras. Mais, le magistrat municipal, avisé par la préfecture d’Amiens qu’il eût à laisser les coudées franches au nouveau venu, – sans d’ailleurs être mis au courant – s’empressa de rassurer l’hôtelière en lui disant que l’homme était probablement un grand original mais sûrement un client de bonne paye et
qu’elle pouvait dormir en parfaite tranquillité.
Au surplus, Vidocq ne demeura pas deux mois à Rosières. Il commençait à connaître le terrain sur lequel il lui fallait se mouvoir. Le centre des opérations de la bande lui parut être aux environs d’Harbonnières et, déguisé toujours en colporteur, il vint, à la fin de novembre, habiter ce village.
Il ne tarda pas à être au fait de toutes les machinations, connut bientôt le nom des chefs de la bande et, au risque de sa vie – car il jouait gros jeu – décida que le meilleur moyen pour se familiariser avec les loups était de hurler avec eux.
Firmin Capelier avait une fille. Jolie ou laide ? Il n’importe.
Vidocq, voulant conquérir le père par l’enfant, imagina de faire à la demoiselle une cour assidue ; il manifesta même l’intention d’épouser la belle aussitôt que ses affaires seraient en bon train. La jeune fille émerveillée par les belles manières de son prétendu, ne disait pas son nom. D’autre part, notre policier s’efforçait de faire comprendre au papa « qu’il en était », que les scrupules ne l’étouffaient point et que, pour lui, le rêve était, de se distinguer à nouveau sous les ordres d’un chef aussi expérimenté.
Flatté à la fois dans sa fibre paternelle et dans sa vanité de brigand, Capelier ne jura plus bientôt que par Frénot, son futur gendre, et n’eût de cesse que celui-ci obtînt son admission dans la bande.
Sur la recommandation du chef, Frénot fut déclaré membre de l’association, et désirant gagner la confiance de ses nouveaux amis, il demanda à faire partie des plus prochaines expéditions.
Extrait de :
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LES CHAUFFEURS DU SANTERRE
3 récits authentiques de brigandages
par Adrien Varloy
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