J’ai beaucoup fréquenté les matelots du port. Ils savent que je suis du pays et que je les aime. Avec moi, comme avec tous les autres, du reste, ils sont francs, sincères et droits. L’idée me vint de connaître l’existence en pleine mer de ces marins trapus, si insouciants du danger. Je voulais savoir comment procèdent les chalutiers pour fouiller les flots et en surprendre les habitants. J’attendis la fin du travail et la répartition de la pêche et quand le vieux Vasseur, du Saint-François, le patron au teint bistré par l’embrun, au visage ridé, à la lèvre rasée, à la barbe grise, se prépara, le brûle-gueule à la bouche, à rentrer au logis, avec une chaudière de poisson, je lui proposai, pour se remettre de ses fatigues, d’aller prendre une bistouille, au café du port, chez mon ami Vadunthun.
Une bistouille ? cela ne se refuse jamais. Aussi, quelques instants après, nous étions installés devant la tasse de café traditionnelle, remontée avec beaucoup d’eau-de-vie.
— Eh bien, dis-je, la pêche a-t-elle été bonne ?
— Pas trop mauvaise, mais pas assez bonne pour aller vendre au Tréport.
— Qu’avez-vous pris ?
— D’abord rien, puis un peu de tout, enfin quelques beaux coups de filet, des rougets et des maqriaux (maquereaux).
— C’est un travail du diable de manœuvrer le chalut ?
— Oh, oui !
— Contez-moi cela.
Vasseur était sur son terrain, mais comme ses explications furent quelque peu embrouillées, je vais les traduire d’une façon moins confuse. Voici ce qu’il m’apprit.
Après avoir franchi les passes dangereuses et gagné la pleine mer, on déroule le filet. Le chalut a une sorte de vaste poche montée sur une traverse de bois qui la tient ouverte. On le laisse quelque temps à la remorque pour racler le fond.
Ensuite, deux hommes le sortent de l’eau à l’aide d’une poulie qui correspond au cabestan que virent plusieurs matelots. Oh ! hisse ! Le câble s’enroule, la vergue du chalut apparaît et, bientôt après, le filet a regagné le bateau.
On déverse son contenu sur le pont. Les poissons frétillent, sautent, miroitent, exhalent à l’air mortel leur dernier souffle. Alors on rejette à la mer les cailloux, les mollusques, les crabes, les détritus de toutes sortes. Puis on nettoie la poche de ses herbes marines, et on remet de nouveau le chalut à la traîne.
Et c’est ainsi que, sans relâche, le travail est repris par les hommes de quart, tandis que le mousse coupe les oignons, épluche les pommes de terre et met à la marmite le lard salé.
Tout en causant, le vieux pilote mâchonne sa chique. Il a déjà séché sa tasse et presque vidé le carafon d’eau-de-vie.
— Allons Vadunthun, dis-je au patron du café, encore une bistouille.
Extrait de :
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LE CROTOY À LA BELLE ÉPOQUE
Paul Eudel
Format 14.5 x 21 cm - 110 pages - illustrations
et reproduction de cartes postales anciennes
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