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A 9 h 40, les Spitfires décollent et plongent dans la brume vers Dungeness.
Au milieu de la Manche, comme la météo l’avait prévu, la visibilité s’améliore et le plafond s’élève à 300 mètres.
La Manche est répugnante ce matin. Ses vagues courtes, panachées d’écume, sont sales, glauques et glaciales.
Comme on vole littéralement au niveau de la mer, il faut faire attention aux mouettes, qui ont la vilaine manie de s’emboutir à toute vitesse dans les radiateurs et de s’écraser sur le pare-brise, vous couvrant de sang et de plumes.
B Flight nous laisse, se dirigeant vers Point-au-Blanc, plus au nord-est. Bientôt, légèrement à droite, les falaises du Tréport dressent à pic leur masse de craie blanchâtre.
On accélère à fond et les 4 Spitfires semblent glisser d’une crête de vague à l’autre.
Voilà l’estuaire de la Somme avec ses bancs de sable et ses marécages. Hop ! la plage défile sous mes ailes et je manie doucement le manche pour accompagner le relief du terrain, volant aussi bas que possible.
On suit le cours de la Somme jusqu’à Abbeville. Tout est calme au premier abord, pas de flak, tout semble désert et endormi.
Tout à coup la danse commence. De chaque côté de la berge, des postes de D.C.A. légère allemande ouvrent le feu. L’air se peuple soudainement de longues traînées incandescentes, les traceurs de 20 mm rouges et verts zigzaguent, donnent l’impression désagréable de vous arriver droit entre les deux yeux et de dévier au dernier moment d’un côté ou de l’autre.
Des chapelets de balles lumineuses partent d’emplacements soigneusement camouflés, se croisent sur nos têtes ou ricochent sur la rivière devant nous.
Les 37 mm sont bientôt de la partie et les venimeux flocons noirs commencent à surgir de tous côtés.
Nous avons beau exécuter de violents virages entre les arbres, nous coller aux haies, la D.C.A. nous accompagne sans relâche. A peine hors de portée d’un poste, on tombe sous le feu d’un autre.
Nous tournons 90° à gauche ; pour maintenir la formation parallèle, nous devons nous croiser à toute vitesse. Soudain, je vois Ken arriver sur moi, et je tire sur le manche pour l’éviter. Cela m’oblige à quitter momentanément la protection du sol. Aussitôt trois obus éclatent à quelques mètres de moi, l’un d’eux juste au-dessus de mon aile ; j’entends le grésillement des éclats qui tambourinent comme la grêle sur une plaque de zinc.
Droit devant moi, entre deux meules de foin, je distingue des sacs de sable d’où émergent les tubes d’un affût quadruple de 20 mm. Tout autour, de vagues formes grises s’agitent éperdument.
Un coup de pouce sur la détente, mes obus lacèrent le parapet dérisoire et les balles de mitrailleuse labourent la terre tout autour. Une des meules prend feu et je garde encore gravée dans ma mémoire l’impression photographique d’un des servants s’écroulant, haché par la rafale.
Tout en évitant les obstacles et veillant aux lignes à haute tension qui tendent à 30 pieds au-dessus du sol leur piège mortel, j’observe Jacques qui vole à 200 mètres sur ma droite.
Il est visiblement en forme aujourd’hui. A plusieurs reprises, je l’ai vu passer en tranche entre les arbres au lieu de les sauter. Tel que je le connais, il doit jubiler – quant à moi, je préfèrerais être dans mon lit ou, à la rigueur, exécuter un fighrer sweep(1) à 20 000 pieds...
L’inconvénient du rase-mottes à 550 kilomètres à l’heure réside dans le champ de vision très limité. On a juste le temps d’évaluer un obstacle ou un objectif – on ne dispose que d’une fraction de seconde pour éviter l’un et ajuster l’autre – avant de les voir filer sous les ailes.
Tous les postes de la D.C.A. allemande doivent être alertés, car les chapelets de traceuses montent de tous côtés. Après quelques minutes, on s’y habitue... Soudain les obstacles disparaissent et s’étalent devant ce que je prends au premier abord pour une grande prairie...
C’est un aérodrome !
Je passe sur la lisière et Jacques en plein milieu !
Il a dû se rendre compte du danger en même temps que moi. Une véritable muraille de flak s’élève autour de lui. A chaque instant je m’attends à le voir s’écraser en flammes. Mais il est trop affairé pour prêter attention à ce qu’il appelle « ces petits détails ».
Il vient d’entrevoir, dans un coin, trois Messerschmitts 109 sous des filets de camouflage. Désespérément, il essaie de les encadrer dans son collimateur. Risquant le tout pour le tout, il réduit les gaz à fond et essaie de virer sec, l’aile au ras du sol. Rien à faire, sa vitesse est trop grande et la rafale qu’il tire en désespoir de cause s’éparpille contre un mur de clôture. Par contre, sa manœuvre l’amène droit sur la tour de contrôle de l’aérodrome, une bâtisse en bois à deux étages, aux grandes baies vitrées comme un mirador.
L’effet de ses deux canons et de ses mitrailleuses sur un tel édifice est terrifiant. Les vitres volent en éclats et les projectiles qui traversent de part en part font un massacre à l’intérieur. J’entrevois des silhouettes qui font irruption par la porte et même par les fenêtres.
Furieusement, Jacques garde le doigt sur la détente et continue de tirer à bout portant, dégageant de justesse.
Les deux Boches qui occupent le poste de guet sur le toit, voyant le Spitfire leur arriver droit dessus, crachant feu et flammes, n’hésitent pas : ils sautent froidement les deux étages...
Tout se passe en un éclair, comme un rêve. J’entends la voix triomphante de Jacques dans la radio :
— Hullo ! Pierre, that shook them !(2)
Pendant encore dix longues minutes, nous continuons la patrouille, et c’est avec soulagement qu’indemnes à quelques petits éclats près par-ci par-là dans les Spits – nous prenons le chemin du retour.
Trempés de sueur, jurant que l’on ne nous y prendra plus, nous nous posons à Detling sous une pluie battante et un brouillard à couper au couteau.
— Home, sweet Home(3)
La « douce France », infestée de Boches, est décidément de moins en moins accueillante.
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1. Fightersweep balayage de chasse. Opération contre la chasse allemande.
2. — Allo ! Pierre, ça les a secoués.
3. Qu’elle est douce la maison !
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Extrait de "Le grand cirque", par Pierre Clostermann, pilote de chasse avec trente-trois victoires homologuées au cours de la guerre 1939-1945 fut un temps détaché à la Royal Air Force.