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Les mendiants et la crainte qu’ils inspiraient vers 1880

Saint-Aubin-sur-mer, le père "La Rôtie", pêcheur de crabes

 

Les mendiants étaient sorciers ; ils pouvaient envoyer le mal ou de la vermine : rats, souris et poux à quiconque leur refusait l’aumône. Quelques-uns d’entre eux ont encore ce pouvoir, assure-t-on.
Ils pétrissaient l’argile en forme de rats et de souris, et soufflaient dessus, après avoir prononcé certaines paroles ; alors l’argile s’animait, prenait vie, et aussitôt il en naissait des milliers de petits rongeurs, qui allaient où les envoyait la volonté du sorcier. Malheur à celui qui recevait leur visite désastreuse ! Granges, tasseries et greniers étaient ravagés par les faméliques légions qui, des gerbes grenues, ne laissaient que la paille. C’était la ruine du laboureur, et la punition de son manque de charité.
On raconte qu’un curé de Montsecret ayant un jour reproché à un petit garçon d’arriver trop tard au catéchisme, le bambin lui répondit que son père l’avait retenu pour l’aider à faire des rats qu’il voulait envoyer chez un de ses voisins. « Comment ! des rats ! s’exclama le curé, je voudrais bien en voir.
— Eh bien ! demain vous en verrez », dit l’enfant.
Le curé fut servi à souhait. Le lendemain, de bonne heure, on frappait à la porte du presbytère. Il ouvrit et recula de surprise en voyant l’enfant entouré d’une masse grise, grouillante, tout une mulotée (foule) de rats qui firent irruption dans l’appartement et de là se répandirent dans toute la maison.
« Petit malheureux ! s’écria-t-il, veux-tu bien me débarrasser à l’instant de ta vermine ? — Impossible, Monsieur le curé ; je sais faire, mais je ne sais pas défaire ; adressez-vous à mon père. » Le conseil fut suivi et dans la nuit les rats disparurent jusqu’au dernier.


En Irlande, les sorciers avaient le pouvoir, par les charmes qu’ils employaient, de convertir des mottes de terre ou des pierres en cochons gras, qu’ils vendaient au marché. Mais ces animaux redevenaient pierres ou mottes de terre lorsque les acheteurs trompés leur faisaient traverser une eau courante.


Si refuser l’aumône est manquer de charité chrétienne, c’est en même temps une grave imprudence. Il arrivait parfois que la vermine envahissait la demeure de celui qui avait rebuté un mendiant. Il fallait alors avoir recours au sorcier pour se débarrasser de l’engeance pullulante, à moins toutefois qu’on ne fit happer un de ces rats sorciers, le chaugriller (brûler), et pendre ses restes à une des poutres du grenier.

Il paraît que l’exemple effrayait la bande pillarde qui décampait et ne revenait pas. Mais le cas était rare, tellement étaient rusés ces effrontés déprédateurs qu’on voyait, même en plein jour, se promener partout et qui presque toujours savaient échapper aux poursuites et aux coups.
Un des plus redoutés de ces envoyeurs de vermine était celui qu’on appelait le Maréchal de Bréel, du nom du métier qu’il avait délaissé pour celui plus facile de traîneur de bâton (mendiant).
Une vieille couturière de notre connaissance le rencontra un soir en revenant de sa journée, dans un chemin abandonné qu’elle avait pris comme raccourci. Le chapeau aux larges bords rabattu sur les yeux, et enveloppé de sa limousine effilochée et terreuse, le mendiant marchait lentement, suivi de tout un troupeau de rats dont les premiers avaient le nez sur les talons de ses sabots ferrés. La vieille se rangea surprise et tout épeurée contre un des fossés du chemin.
— N’ayez crainte, lui dit-il, ce n’est pas à vous qu’ils en veulent. » Et toute la bande rongeante passa sans s’approcher d’elle. 
Le lendemain, elle apprit que, durant la nuit, les rats avaient pris d’assaut une ferme du voisinage, qu’ils la dévastaient, dévorant le grain, minçant la paille, et s’attaquant même au cuir des harnais.
Pareille infortuné arriva au meunier de Cossesseville. Il avait refusé l’aumône à un mendiant, mais ne lui avait pas épargné les paroles dures. Le mendiant lui dépêcha une armée de rats et de souris qui mangèrent tout dans le moulin, et le meunier fut ruiné. Il était vieux, et comme le mendiant qu’il avait si durement rebuté, il lui fallut traîner le bâton, porter le bissac, aller de porte en porte chercher des croûtes.

 

Extrait de :

 

LA NORMANDIE - HISTOIRES, MŒURS ET COUTUMES

Format 15.8 x 24 cm - 158 pages

ISBN 978-235637-124-9

Ouvrage collectif avec des auteurs du XIXe / XXe siècles

avec reproductions de cartes postales anciennes.

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