Abbeville, Hôtel de ville ou Grand échevinage, coll. O. Macqueron
Le 6 juillet 1562, la populace assaillit la maison d’un apothicaire calviniste, nommé Nouel Dufriez, et la pilla. Les magistrats, avertis de cet évènement et de l’agitation toujours croissante qui se manifestait parmi les habitants, se réunirent en hâte à l’échevinage et firent appeler le gouverneur pour aviser aux moyens de tenir la ville en paix. D’Haucourt, escorté par une vingtaine de soldats armés de hallebardes et d’arquebuses, arriva peu d’instants après, et, en apercevant Christophe Blottefière, l’un des échevins, il ne put contenir sa colère :
— Te voilà, paillard, lui dit-il, tu as tenu des propos dont je te ferai repentir. Comment oses-tu te trouver devant moi ?
Puis, s’adressant aux autres officiers municipaux, il les accusa de favoriser les complots des séditieux.
— Pour remédier aux maux qui nous affligent, ajouta-t-il, il est indispensable d’en faire une exemplaire et prompte justice, et vous pouvez compter sur moi pour vous aider à réprimer le désordre.
Pendant ces pourparlers, un rassemblement se formait devant l’hôtel de ville, et les paroles du gouverneur circulaient dans la foule, qui se mit à vociférer contre lui et à crier aux armes ! D’Haucourt parut alors à une fenêtre et dit aux arquebusiers :
— Tirez sur eux ; ce ne sont que canailles !
Les magistrats s’empressèrent d’arrêter l’exécution de cet ordre ; invitèrent le peuple à se contenir et à fermer les portes ; mais les paroles du gouverneur excitèrent au plus haut point l’irritation.
D’Haucourt mit l’épée à la main, descendit précipitamment, fit évacuer la cour, et sortit avec son escorte en disant qu’il châtierait bien ces vilains devant peu d’heures. A peine avait-il fait quelques pas qu’une foule considérable accourut en armes et le força de rétrograder. Il rentra dans l’hôtel de ville dont on ferma les portes ; mais les mutins les enfoncèrent aussitôt, se précipitèrent sur sa garde et tuèrent plusieurs hommes, pendant que d’Haucourt, s’échappant avec le reste par un grenier, montait sur les toits et allait se réfugier dans une maison voisine. Les assaillants le poursuivirent, le blessèrent d’abord d’un coup de pique, et l’abattirent bientôt d’un coup d’épieu. Un troisième coup le traversa de part en part, et le tint cloué au plancher.
Les meurtriers le jetèrent ensuite du haut d’une fenêtre dans la rue, après l’avoir dépouillé de ses vêtements, et le traînèrent dans la boue, « sans qu’aucun de la justice fist semblant de s’en esmouvoir. » Au même instant la troupe des séditieux courut au château, y pénétra sans peine, pilla les meubles, et tua quatre soldats, ainsi que le sieur Hermel de la Rétis, receveur des tailles, qui était malade dans son lit, et qui fut précipité du haut d’une tour dans la rivière. Saint-Delis d’Haucourt fils, Antoine et François de Canteleu ses cousins, suivis d’un domestique, venaient de s’échapper par une poterne, et fuyaient à toutes jambes vers Menchecourt, lorsqu’ils furent aperçus et poursuivis par plus de cent hommes qui les assommèrent. L’infortuné d’Haucourt, dépouillé et laissé pour mort, revint à la vie quelques instants après, et trois ou quatre personnes émues de pitié le transportèrent sanglant dans une auberge du faubourg ; mais les mutins, informés qu’il respirait encore, retournèrent sur leurs pas, et achevèrent de le tuer à coups de pierres et de bâtons, sur le seuil de la porte où l’on l’avait recueilli.
Extrait de :
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Histoire d'Abbeville et du comté de Ponthieu
de 1500 à 1789
par François-César Louandre
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