• Mésange

    Quelqu’un me demande pourquoi je n’ai jamais parlé de la mésange ; mais il existe des milliers d’oiseaux, des milliers d’animaux et des milliers de plantes dont je n’ai pas parlé davantage et dont je ne parlerai jamais. Quel portraitiste pourrait faire le portrait de tout le monde, quel paysagiste reproduira tous les jolis coins, je ne dis pas de l’univers, mais d’un simple canton ?
    Disons cependant un mot, un simple mot de la mésange, puisqu’un de mes lecteurs ordinaires se plaint amèrement des mésanges qui, dit-il, ont l’audace, à l’automne, de piquer ses poires à la queue.
    La mésange cependant, monsieur l’amateur de poires, n’est pas un oiseau malfaisant ; mais, je vous en prie, mettez-vous à sa place pour un instant. Ce petit oiseau, qui se marie et fait la noce au printemps, devra, aidé uniquement de son conjoint très fidèle, élever avant l’automne près de quarante petits ; le nid (le nid de la mésange est quelquefois un chef-d’œuvre) sera bâti, si l’on peut et si l’on en trouve assez vite les matériaux, sinon on se logera sans un trou d’arbre creux, dans un trou de roche ou de vieux mur. A la hâte seront pondus douze, quinze et jusqu’à dix-huit œufs. Tout à l’heure ont aura dix-huit grands becs ouverts et qu’il faudra remplir. Que de voyages, que de captures, quelle chasse prodigieusement active cela suppose ! Les voyez-vous, le père et la mère, aller, venir, toujours émus, essoufflés, palpitants ? Chenilles, larves, œufs d’insectes sont détruits par milliers et millions ; mais si la mésange est seulement deux secondes sans rencontrer et sans saisir quelque insecte, c’est trop de temps perdu, elle entend de loin, de très loin, l’appel des dix-huit affamés. Tout alors lui est bon : graine légère, fruit dur ou fruit tendre, noisette ou poire, même la chair fraîche ou pourrie ; tout se succédera précipitamment dans les dix-huit engloutissoirs.

     

    Mésange

    Nichoir pour mésanges dans une bûche évidée.

     

    Ah ! les pauvres oiseaux ont bien le temps de respecter vos poires ! Vous-même, volontiers, ils vous dépèceraient.
    Un petit mammifère, un oiseau, même de leur espèce, se meurt-il quelque part, vite ils l’achèvent et le mettent en menus morceaux ; c’est une furie d’action, une furie de recherche et de quête presque sans exemple. Dix-huit enfants à nourrir, savez-vous, ce que c’est ? et ces dix-huit enfants élevés, mis en état de se suffire, le vaillant ménage ne tremblera pas de recommencer l’aventure. Nouvelles noces, nouvelle ponte, et nouvel élevage.
    Aussi les observateurs ont-ils été de tout temps stupéfaits de l’activité prodigieuse de ces oiseaux. Buffon écrit : « On serait porté à croire qu’il entre dans leur organisation une plus grande quantité de matière vivante. »
    Avez-vous vu ces oiseaux défendre leurs petits contre quelque autre animal cinquante fois plus gros qu’eux et même contre l’homme ? Enfant, je voulus un jour dénicher des mésanges ; j’y renonçai saisi presque d’effroi, mais saisi surtout d’admiration et de respect. La mère, gonflée de trois fois sa grosseur, s’était précipitée sur ma main qu’elle piquait et mordait, trépignant, sifflant, soufflant, les yeux en feu, les plumes hérissées et pleines à ce qu’il semblait, de décharges électriques. Je renonçai à ma mauvaise action. Je laissai les petits à cette mère héroïque. Buffon sans doute dut être témoin, lui aussi, de cette bravoure maternelle, car il dit des mésanges «qu’à force de courage elles font respecter la faiblesse.»
    Quel éloge de cet oiseau auquel vous osez reprocher de piquer quelques poires dans votre jardin ! Mais votre jardin, vous ne voyez donc pas que la mésange le nettoie des insectes qui, sans elle, eussent dévoré même vos arbres, dont pas un, seul n’eut vécu sans le secours de cette intrépide travailleuse. Le plus grand mal que puissent faire deux ou trois nichées de mésanges affamées, lorsque l’insecte ne se trouve pas en assez grande abondance, c’est d’attaquer les mouches à miel. Quand les petits ont faim, on ne sait pas ce que peut oser une telle mère.
    Si les lions et les ogres avaient, chaque année, à nourrir un pareil nombre d’enfants, la terre ravagée
    par eux ne serait plus habitable.

     Mais les mésanges ont droit à cette reproduction nombreuse vu leur utilité pour la destruction des insectes qui sont le fond de leur nourriture. En dépit, de quelques fruits grugés ou piqués dans les vergers, on les a rangés parmi les oiseaux utiles, et l’on a eu raison. Noubliez donc jamais, braves gens, qui, vous plaignez de quelques poires endommagées, que les insectes, si nous n’avions pas l’oiseau, nous emporteraient l’arbre. Cessez donc de vous plaindre de la mésange, et qu’au moins son courage vous fasse, comme à Buffon, respecter sa faiblesse.



    Réflexions sur la nature et le jardinage d'Eugène Noël...

     

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