• Le Bois de Cise, souvenirs d'un sous-bois

     

    Niché au creux d’une valleuse, au bord de la falaise, entre Ault et Mers-les-Bains, je suis un très vieux bois qui depuis tout juste un siècle maintenant couve avec jalousie toutes les jolies demeures venues vivre là. Naguère sauvage car enfant de la grande et mystérieuse sylve gauloise, j’ai eu pour voisine il y a fort longtemps une villa romaine ; quelques oiseaux m’ont dit apercevoir encore parfois, lors de leurs lents survols des environs, ses fondations un peu au nord d’ici.
    J’ai longtemps caché sous mes ramures bien des animaux que les hommes poursuivaient, faut dire que depuis quelques siècles, je suis le dernier bois de feuillus de la région. Je ne sais pourquoi l’on m’appelle “Bois-de-Cise” ! Peut-être poétiquement à cause de quelques cerises, peut-être suite au fait que je suis resté dans cette valleuse que l’on nommait en latin chisa, ou bien plus simplement parce qu’un être nommé “Cise” habitait près d’ici, ou me tenait pour sa propriété. J’ai aussi appartenu à la Châtellenie d’Ault, puis à la seigneurie de La Motte.
    Je suis d’ailleurs plutôt fier de mon histoire ; pensez, j’ai vu de très grands hommes !
    Voyons... il y eut Napoléon qui passa par ici, c’était, attendez... c’était le 26 mai 1810. En 1837, le 7 septembre précisément, le grand poète Victor Hugo se promena, lui, sur le sentier longeant la falaise, il venait du Tréport et allait à Saint-Valery. Il eut en arrivant une vision singulière de l’endroit et en laissa une trace écrite bien entendu. Ce texte est célèbre, vous le lirez sur un panneau installé... En septembre 1843, ce fut Louis Philippe Ier et la reine Victoria qui, invitée au château d’Eu par le monarque, vint faire une balade dans les environs.
    Et, je peux le dire maintenant car il y a prescription, j’ai aussi caché plusieurs fuyards pendant la révolution, ils attendaient chez moi et la nuit ils embarquaient au pied de la falaise et filaient vers l’Angleterre.

    Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    Sous le Consulat, ce fut dans l’autre sens... Le 21 août 1803, Georges Cadandal débarqua sur la côte, il se cacha avec ses complices dans ma verdure avant de se faufiler vers Paris pour tenter de culbuter le premier consul.
    Hélas pour lui, on connaît sa fin tragique ! C’est ensuite que tout a changé ! J’ai d’abord accueilli des excursions d’estivants, à la Belle Epoque. Quand Mers, Le Tréport, Ault et Onival changeaient d’aspect, quand les bains de mer et les villas côtières furent à la mode. On venait l’après-midi goûter dans mes clairières. Puis, en 1890, un nommé Jean-Baptiste Theulot m’acheta ainsi que toute la valleuse. Il voulait me changer en une station touristique !...
    Certains amoureux de ma nature encore sauvage, je pense notamment au poète Jean de Trinville qui aimait se promener ici en solitaire, essayèrent bien de me défendre contre cette violation d’intimité. Cet écrivain fit paraître un article en ma faveur dans le Messager Eudois ; il écrivit : « Adieu donc au Bois-de-Cise tant aimé ! ».
    M. Froideval, dira, lui : « La civilisation entre à coups de pioches et de cognées dans ce bois autrefois si tranquille. »
    Et oui, au printemps 1898, on commença les grands travaux ; des terrassiers, torses nus, suspendus dans le vide par des cordages, taillaient la falaise à coups de pics et parfois de mines afin de créer un accès à la mer.

     Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    La chapelle Ste Edith, elle poussa ici à la fin du siècle dernier.

     

    On déplaça de la sorte 5 000 mètres cubes de craie. Les premiers lots de terrains furent vite vendus. Il paraît même que pour la promotion des ventes, on me nomma à Paris “ Le Vésinet au bord de la mer ”. Ainsi, je vis sortir de terre un casino, une chapelle, un grand hôtel, puis un second.
    Dès 1907, 30 villas étaient construites de part et d’autre de la grande avenue qui conduit à la falaise. Les touristes bourgeois, qui venaient chez moi l’été, passaient généralement la matinée à la mer ; se promenaient l’après-midi dans la région et s’amusaient le soir au casino.
    Hélas, surgit la Première Guerre qui cassa la farniente de ces gens. Je vis alors beaucoup de soldats qui campèrent aux alentours ; des artilleurs belges puis des tankistes et des aviateurs anglais. C’est à cette époque qu’une maison close fut ouverte dans le bois. Sur ce sujet, je n’ajouterais rien, c’est classé secret défense !
    Enfin, la paix revint et les touristes aussi. Ma réputation grandit, aidé il est vrai par les autobus et le Tortillard qui amenaient les estivants. Avec les congés payés de 1936, on vint même faire du camping à l’ombre de mes beaux chênes.
    Puis, à nouveau, ce fut la guerre ; là le carnage fut total, villas réquisitionnées et pillées, arbres par milliers abattus, des mines un peu partout et pour clore le triste spectacle, les Allemands firent sauter l’escalier qui permettait de descendre à la mer.
    Ah, que de souvenirs !

     Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    Promenade dans les allées du bois, parmi les fantômes de la Belle Epoque.

     

     

    « A Paraître : Conty, Heilly, Bayonvillers.Poutrincourt à Port-Royal, hiver 1610 »

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