• "L'Equipée sauvage" de Grand Jules

    Il est un film avec Marlon Brando assez saisissant, et pour cause. Sur les premières images, on y découvre le monstre sacré coiffé d’une casquette à la Gavroche aux commandes de sa Harley Davidson. Provocateur, sous sa belle gueule d’ange, il trace sa route au beau milieu de la chaussée. Derrière lui une horde de motards, organisée en “V”, à la manière des oies sauvages. Le tout dans un nuage de poussière et dans la pétarade des tuyaux d’échappement. Marlon Brando, dans ce film, ne semble guère se soucier de ce qui pourrait arriver en face de lui. Mais il est vrai aussi qu’aucun véhicule ne pouvait avoir décroché auprès du metteur en scène le droit de s’engager à contresens… Parce qu’il semble clair que si cela eût été possible, le choc était inévitable et, bien qu’il s’agisse de Marlon Brando, le résultat de cet échange musclé n’eût guère fait de doute. Mais ce n’était
    qu’un film, bien sûr… Et les vedettes de cinéma, devant les caméras, ne risquent vraiment pas grand chose à rouler les mécaniques.

    "L'Equipée sauvage" de Grand Jules


    Jules ne faisait pas de cinéma, lui. En guise de casquette, il avait son chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. Il est vrai qu’il n’a jamais accepté le port du casque, bien qu’obligatoire. Avec son chapeau, il était en sécurité, disait-il. Il tenait, lui aussi, le milieu de la chaussée. Son escorte, composée d’individus d’âge avancé, zigzaguait à l’arrière dans une belle pagaille. Jules ouvrait le chemin et, en général, c’était un surnommé “Popaul” qui fermait la marche. C’était aussi  “Popaul”, par conséquent, que l’on perdait le plus souvent, d’abord, et c’est une évidence,  parce que personne ne pouvait s’apercevoir de ses appels au secours ; et ensuite à cause des fréquents ratés de sa Mobylette, des pannes sèches à répétitionou des multiples crevaisons dont il était victime, plus souvent qu’à son tour…
    La différence entre Marlon Brando et Jules, c’était l’absence de caméras, évidemment, et l’autorisation qu’avaient les voitures de circuler à contresens. Alors, les écarts de dernière minute, les fossés et les talus attaqués de long ou de travers, les injures et les poings brandis étaient monnaie courante. Mais, finalement et par quel miracle, il n’y eut jamais d’accident grave à déplorer. Grand Jules aimait rendre visite, avec ses amis, à sa famille, du côté du Transloy. Un tel voyage ne pouvait bien entendu se faire d’une seule traite. C’était donc dans les cafés que les voyageurs se réchauffaient les mains et les pieds. C’était aussi dans ces cafés que chacun payait sa tournée : vin rouge, vin blanc, rosé. Popaul buvait modérément. A plusieurs reprises il avait eu maille à partir avec la police, à cause de l’alcool justement. Il le supportait bien, pourtant. Mais c’était lui que les autres supportaient moins lorsqu’il avait bu quelques verres de trop. Et puis les voyageurs repartaient, jusqu’à la prochaine étape…
    Arrivés à destination, le neveu ou la nièce à qui Jules avait subitement eu envie de rendre visite, devait faire un peu de place pour accueillir un si grand nombre d’individus. Deux bouteilles ne suffisaient pas à étancher la soif de tous ces gens, sans parler des gâteaux dont les affamés se repaissaient sans modération. Difficile de toujours garder le sourire.
    Il est probable d’ailleurs que l’accueil ne fut pas toujours des meilleurs et que des membres de la famille en question firent, parfois, le choix de jouer les absents et de prier derrière leur porte d’entrée pour que la horde d’assoiffés aille porter son dévolu vers des contrées plus lointaines. Jules ne s’offensait en rien. Il trouvait assez facilement un autre point de chute et puis, quelques heures plus tard, il revenait. Et là, il fallait ouvrir. On ne se fâche pas avec un membre de la famille pour si peu.
    Une fois, sur le chemin du retour, à la nuit tombante, Jules, tous feux éteints, coupa net la nationale 17, à hauteur de Péronne. Il avait une longueur d’avance sur la horde. Les gendarmes, en embuscade un peu plus loin, lui firent signe de se ranger sur le bas-côté. Il leur fallut d’abord s’écarter pour ne pas être renversés par un Jules lancé à pleine allure. Et puis les discussions allèrent bon train. Et le casque ? Et les lumières éteintes ? Et le stop? Et cette bouche pâteuse, et cette odeur de vin ? Jules prit ce soir-là la mouche. Non mais, de quoi l’accusait-on au juste ? Qu’insinuait-on ? Arrivèrent ensuite les seconds couteaux. Ils coupèrent eux-aussi la nationale 17, faisant fi du panneau hexagonal qui leur intimait, rouge sur blanc, l’ordre de stopper. Trop, c’était trop. Les deux gendarmes firent rempart de leurs corps bras en croix pour tenter d’arrêter là les irraisonnés. Devant le régime des moteurs qui ne semblait guère décidé à baisser d’un ton, ils eurent juste le temps de s’engouffrer dans l’estafette. Jules ouvrit lui aussi les gaz et fit signe au revoir de la main en direction dudit véhicule.  Avec sa Mobylette surpuissante, il n’eut aucun mal à rattraper ses hommes et à reprendre la tête des opérations.
    Avant de regagner le Ronssoy, la horde sauvage s’arrêta chez “Papa Schultz”, le petit café de Templeux le Guérard. Là, ils éclusèrent les derniers verres de la soirée et commentèrent abondamment la tentative d’intervention de la gendarmerie. Ils rirent comme seuls savent rire des hommes à qui l’on n’a rien à reprocher. “Papa Schultz” paya sa tournée et fit remarquer à tous que c’est avec l’argent du contribuable que sont payés les gens de la gendarmerie. Pour cette raison, ils se doivent, ces gens-là, de laisser une paix royale aux vrais citoyens et de mettre les bouchées doubles afin de plutôt s’attaquer aux fauteurs de trouble. Le problème des gendarmes, et c’était un problème vieux comme le monde, c’était de ne pas savoir faire la différence.
    Les voyageurs, en général, finissaient leur troisième ou quatrième dernier verre puis reprenaient comme ils pouvaient la direction du Ronssoy. Arrivés là, c’était chacun pour soi. Il fallait sans encombre retrouver sa maison, sa femme… et son lit.

     

    Le livre "Grand Jules" de Philippe Crognier

     

     

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