• Hector Crinon est né le 10 août 1807 à Vraignes dans le Vermandois, d'une vieille famille paysanne. Le poète s'éteignit le 4 septembre 1870 à l’âge de soixante-trois ans, ayant passé toute sa vie dans son village.
     
    « Ce que nous avons pu savoir, écrit J.-B. Tilloy dans la Gazette de Péronne, le 18 juin 1854, c'est que né d'un père cultivateur (qu'il perdit très jeune et dont il vénère la mémoire), il ne sortit pas de l’école de son village et ne trouva pas les ressources d'instruction que méritait son heureux naturel. Il apprit à lire dans le Dictionnaire de
    musique de J.-J. Rousseau et il écrivit ses premières pages dans les intervalles blancs du papier réglé dont son père, excellent musicien, s'était servi. Crinon lut énormément dès l'école : il échangeait à des camarades des livres contre des noix et des pommes. Parmi les livres de la maison se trouvait une grammaire de l'abbé Sicard, contenant à la fin un traité de versification française. »
     

    Hector Crinon, poète et paysan picard


    Dans une notice lue en séance publique de l'Académie d'Amiens, le 8 Août 1859, A. Breuil nous apporte d'autres renseignements sur la jeunesse de Crinon :
    « Avec l’âge croissait en lui le désir d'apprendre ; il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main ou qu'il allait acheter chez un libraire de Péronne avec le produit de ses minces économies. Chaque dimanche de la belle saison, il emportait sous le bras un de ses chers volumes et se dirigeait vers un lieu champêtre appelé la Vallée perdue. Dans cette fraîche retraite qui doit sans doute son nom à ce que l'on y perd de vue toute habitation humaine, s'élevait un joli rideau boisé. Parmi les arbres, Crinon avait pratiqué de petites allées aboutissant à un banc de pierre. Ce fut sur ce banc à l'ombre et dans la solitude qu'il lut Paul et Virginie et les meilleurs romans de la fin du dernier siècle. Ce fut aussi sur ce banc qu'il composa sa première chanson à laquelle se rattachent des circonstances assez curieuses. Crinon avait un ami qui composait des chansons ; il désira lui-même s'essayer dans ce genre. Après avoir enchevêtré au hasard des rimes masculines et féminines, il imagina d'adapter son œuvre à l’air d'un chant d'église, celui du Lucis Creator. Comme l’air et la poésie allaient fort mal ensemble, il s'inquiéta de cette antipathie, il réfléchit et finit par deviner quelques-unes des règles de la versification, le rythme, les genres divers de la rime et de ses croisements ; mais la règle de l'élision échappait encore à sa perspicacité. Heureusement en feuilletant un jour un vieux dictionnaire français de Richelet, il y découvrit un traité de versification qu'il lut et relut, sans se laisser rebuter par les plus arides détails. Des lors il se vit en possession des secrets si longtemps cherchés. Si j'avais, m'a-t-il dit, moi pauvre paysan, trouvé une mine d'or dans ma Vallée perdue, cette bonne chance ne m'aurait pas causé une plus vive satisfaction que la découverte du mécanisme des vers. »
     
    A vingt-deux ans Crinon poursuit la composition de ses chansons – et le curieux pour un jeune paysan, c'est que ce sont, d'après ceux qui les ont signalées, des chansons révolutionnaires – et elles furent éditées. J.-B. Tilloy donne des détails sur ce petit livre introuvable aujourd'hui :
    « l'imprimeur prit soin de donner, aux trois cahiers qui le composent les trois couleurs rouge, blanc et bleu, alors si populaires et le fond n’est pas moins tricolore que la forme. Dès les premières pages la liberté outragée et qui brise les fers de l'affreux despotisme ; le roi Charles qui dans son affreuse rage fait massacrer les Parisiens ; de braves guerriers qui vont de leur palais expulser les tyrans ; des rois absolus que le poète invite à déposer leurs couronnes. Le jeune villageois était singulièrement révolutionnaire. « Mon Dieu ! après 1830, 1848 ! Que ceux qui sont sans péché lui jettent la première pierre. »
    Curieuse conclusion au sujet des chansons d'un jeune paysan qui devait être bien extraordinaire pour à vingt ans, dans son village refléter les idées et les actions des ouvriers et des artistes de la capitale. Bref, ce recueil a été perdu et nous n'en conservons que les échos ; bien sûr J.-B. Tilloy juge ces chansons médiocres (nous ne saurons sans doute jamais s'il avait tort ou raison) ; toujours est-il qu'il précise : « Le recueil renfermait bon nombre de chansons patoises, dont quelques-unes fort piquantes sont restées populaires dans le pays. »
    Il se peut bien sûr que les chansons politiques de Crinon aient été médiocres, cependant la critique des bien-pensant est si insistante, si insidieuse qu'on aimerait bien retrouver ce livre tricolore.
     
    « Heureusement, dit encore A. Breuil, il avait ce cœur droit qui, suivant un de nos grands écrivains, est le premier organe de la vérité ; aussi lorsque vint la Révolution de 1848, ses sympathies furent-elles pleinement acquises à la cause de l'ordre. »
     
    Oui, on aimerait bien retrouver ce petit livre tricolore. On aimerait aussi retrouver quelques statues sculptées par Crinon – car Crinon fut aussi sculpteur et il fréquenta à Péronne l'atelier d'Auguste Dehaussy, élève de Louis David et de Gros. A. Breuil dans sa communication à l'Academie d'Amiens du 8 août 1859 nous apporte quelques renseignements sur les sculptures de Crinon : " Il a surtout travaillé pour les églises voisines de Vraignes, il a contribué à la restauration de l'église Saint Jean de Péronne, il a exécute les figures qui décorent la porte de la sacristie, il a restauré toutes les statues de la chaire, sculpté finement deux têtes d'anges qui en surmontent les consoles, le Saint-Esprit sous l'abat-voix, les petits musiciens de la Porte d'entrée supérieure et un ange sur le côté de l'escalier. Son coup de maître a été la restauration de la statue de Saint Furcy », le patron de Péronne ; Crinon a aussi sculpté de petites statues, comme on le voit sur cette photo de Crinon qui faisait partie de la collection de Marie-Louise Heren.

    Hector Crinon, poète et paysan picard

    Vraignes, buste de Crinon avant 1914.

     
    Aujourd'hui Crinon (ça veut dire "grillon" en picard !) est "seulement" l'auteur de cette œuvre extraordinaire Les Satires Picardes, liées à un temps, celui du triomphe de la bourgeoisie, Louis-Philippe et Napoléon III,  un paysage, celui de Vraignes-en-Vermandois, et à une langue, le picard. Les Satires Picardes furent d'abord publiées par le Journal de Péronne de 1851 à 1860. Le recueil parut à Péronne chez Recoupé en 1863 (in-8°, 232
    pages). Une nouvelle édition devait être publiée après la mort du poète chez Trépant, à Péronne en 1876 ( in-12°, 202 pages). Dans l'édition du 1863 figurait un glossaire.
     
    Lire les SATIRES PICARDES de Crinon aujourd'hui a beaucoup d'intérêt – d'abord le ton de la satire nous est devenu inhabituel, et cette rigueur du poète dans sa langue picarde et dans sa prosodie – mais aussi on trouve dans chaque satire des tableaux campagnards, des peintures, des croquis très bien faits du monde bourgeois et paysan de ce temps-là et de tous les temps : la suffisance du bourgeois et du riche paysan, les joies de l'amitié, la pauvre vie mais aussi le bonheur du simple "haricotier", les descriptions heureuses et vivantes des chevaux, des vaches, du peuple de la basse-cour, des poules et des coqs; Crinon a vu les animaux de la ferme comme jamais peut-être on ne les avait vus – d'une façon vive, sans anthropomorphisme, sans cette tendance à l'humanisation, à la La Fontaine, à la Buffon, à la Jules Renard – non, c'est vivant comme l’est une poule avec ses poussins, le coq avec ses poules, le pigeon avec sa pigeonne – il y a un grand plaisir, même une grande joie à lire Crinon – c'est un paysan qui, de l'intérieur et de l'extérieur, nous dit excellemment la campagne – il nous dit la vie du pauvre vieux, malade, mieux soigné chez lui que dans les Hôtels-Dieu, par les braves dames du village qui lui apportent à manger, à boire, des friandises, lui offrent sur son lit de mort le seul vin qu'il ait bu de sa vie. C'est sans doute cette exception qui fait du bien à notre cœur du XXIe siècle : ces scènes à la Werther qu'on aimerait encore trouver aujourd'hui dans les écuries et dans les cours de ferme – cette campagne qui brillait comme le soleil, la neige, les bouvreuils et les violettes ; il y a, à travers la férocité de la satire, de la joie, beaucoup de joie à tourner autour et dans les crinolines, à regarder aussi les portraits souvent aussi bien faits que les pastels de Latour.
    C'est ce mélange à vif qui fait des satires de Crinon une œuvre majeure de la poésie du XIXe siècle – ajoutons le nombre impressionnant de renseignements qu'il nous donne sur les mentalités, les genres de vie, les attitudes de l'époque (par exemple l'importance des habits...). Certes il y a chez Crinon un fond de mentalité de ma grand-mère : « pauvres on peut être heureux comme les rois, plus heureux même », « les riches aussi ont leurs soucis, leurs malheur » ; « L'argent ne fait pas le bonheur », « la mort perce les murailles les plus épaisses » ; c'est sur ces "constatations fondamentales" que Crinon bâtit un chêne de poésie, car c'est du solide, c'est du poutré ; satiriste Crinon fouille, argumente, discute, sa dialectique est souvent massive, genre « Dieu a fait le soleil, fais le soleil si tu en es capable » – mais cette foi du charbonnier c'est aussi ce qui fait la force du poète ; il s’agit en tout et pour tout d’une solide poésie ; rarement la poésie, même la poésie picarde, n'a atteint cette dureté du chêne, et nous devons être reconnaissant à Gisèle GUILBERT et à Brigitte PLAQUET de la rendre à tous accessible par leur énorme travail de transcription. Cette totalité poétique en picard et en français doit inciter les historiens de la poésie française – toujours trop centralisée sur Paris – à accepter Crinon comme un des grands poètes du XIXe siècle. 
     

    Pierre Garnier

     

    Le livre : Les satires picardes, d'Hector Crinon

     

     


    votre commentaire
  •  

    Hiver 1610, Poutrincourt, aventurier picard, fondateur de Port-Royal, sauve le Sagamos Membertou, chef de la tribu des Mi'kmacs...

    Poutrincourt à Port-Royal, hiver 1610

    Hébert, l'apothicaire de la colonie, reçoit des plantes d'un Indien :

    dans le canot fait d'écorces de bouleau une cargaison de fourrures pour le troc.

     

    Vers la fin de l’hiver, le Sagamos Membertou, déjà fort âgé, tomba malade.

    Suivant leur tradition, ses proches firent venir quelques Autmoins (Sorciers) qui après avoir examiné le patient exécutèrent quelques danses rituelles pour chasser le démon qui rendait malade le corps du chef. Pour aider à cette libération, l’un d’entre eux pratiqua même une incision au ventre du malade et suça le sang qui s’en écoulait. Le lendemain matin les Autmoins revinrent dans la tente. Constatant que leur intervention était restée sans effet, ils conclurent que Membertou était condamné à mourir.

    Les fils du grand chef pratiquèrent alors comme le voulait la coutume. On cessa d’alimenter le malade. On le revêtit de son plus beau manteau en peau de castor et on rassembla autour de lui ses objets les plus précieux (couteau, arc, pipe à pétuner etc.). On l’installa à demi couché puis tout à tour ses fils et ses amis célébrèrent, en les chantant, les grands actes de sa vie passée et le courage qu’il allait montrer face à la mort. Cela fait, on l’abandonna à son sort. Comme Membertou ne mourait toujours pas, on décida comme en pareil cas de lui jeter quelques seaux d’eau froide sur le ventre pour abréger son agonie.

    Cette forme d’euthanasie peut s’expliquer par les contraintes de la vie nomade qui est celle de ce peuple de chasseurs. En constants déplacements, ils ne peuvent traîner avec eux dans les bois, sur les lacs et les ruisseaux, des vieillards ou des malades.

    Croyant sa fin venue, Membertou, le premier Indien baptisé, demanda à Poutrincourt de venir le voir pour l’assister chrétiennement dans ses derniers moments. Le Picard rejoignit sans délai le campement Mi’Kmac, situé à quatre lieues de l’habitation de Port-Royal. Membertou confia à son ami qu’il ne voulait pas encore « aller à Dieu ». Poutrincourt le rassura et le fit transporter immédiatement dans son habitation. On le coucha dans un bon lit devant un bon feu. Le malade fut frotté énergiquement, dorloté et bien pansé. Hébert, l’apothicaire, lui fit prendre quelques médecines. Trois jours plus tard Membertou était debout, prêt à vivre encore cinquante ans. Depuis il raconte souvent cette guérison en louant son ami Poutrincourt et la miséricorde de Dieu tout en dénonçant la malice et le mensonge des Autmoins.

     

    Le livre : Poutrincourt, aventurier picard en Acadie

     


    votre commentaire
  •  

    Niché au creux d’une valleuse, au bord de la falaise, entre Ault et Mers-les-Bains, je suis un très vieux bois qui depuis tout juste un siècle maintenant couve avec jalousie toutes les jolies demeures venues vivre là. Naguère sauvage car enfant de la grande et mystérieuse sylve gauloise, j’ai eu pour voisine il y a fort longtemps une villa romaine ; quelques oiseaux m’ont dit apercevoir encore parfois, lors de leurs lents survols des environs, ses fondations un peu au nord d’ici.
    J’ai longtemps caché sous mes ramures bien des animaux que les hommes poursuivaient, faut dire que depuis quelques siècles, je suis le dernier bois de feuillus de la région. Je ne sais pourquoi l’on m’appelle “Bois-de-Cise” ! Peut-être poétiquement à cause de quelques cerises, peut-être suite au fait que je suis resté dans cette valleuse que l’on nommait en latin chisa, ou bien plus simplement parce qu’un être nommé “Cise” habitait près d’ici, ou me tenait pour sa propriété. J’ai aussi appartenu à la Châtellenie d’Ault, puis à la seigneurie de La Motte.
    Je suis d’ailleurs plutôt fier de mon histoire ; pensez, j’ai vu de très grands hommes !
    Voyons... il y eut Napoléon qui passa par ici, c’était, attendez... c’était le 26 mai 1810. En 1837, le 7 septembre précisément, le grand poète Victor Hugo se promena, lui, sur le sentier longeant la falaise, il venait du Tréport et allait à Saint-Valery. Il eut en arrivant une vision singulière de l’endroit et en laissa une trace écrite bien entendu. Ce texte est célèbre, vous le lirez sur un panneau installé... En septembre 1843, ce fut Louis Philippe Ier et la reine Victoria qui, invitée au château d’Eu par le monarque, vint faire une balade dans les environs.
    Et, je peux le dire maintenant car il y a prescription, j’ai aussi caché plusieurs fuyards pendant la révolution, ils attendaient chez moi et la nuit ils embarquaient au pied de la falaise et filaient vers l’Angleterre.

    Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    Sous le Consulat, ce fut dans l’autre sens... Le 21 août 1803, Georges Cadandal débarqua sur la côte, il se cacha avec ses complices dans ma verdure avant de se faufiler vers Paris pour tenter de culbuter le premier consul.
    Hélas pour lui, on connaît sa fin tragique ! C’est ensuite que tout a changé ! J’ai d’abord accueilli des excursions d’estivants, à la Belle Epoque. Quand Mers, Le Tréport, Ault et Onival changeaient d’aspect, quand les bains de mer et les villas côtières furent à la mode. On venait l’après-midi goûter dans mes clairières. Puis, en 1890, un nommé Jean-Baptiste Theulot m’acheta ainsi que toute la valleuse. Il voulait me changer en une station touristique !...
    Certains amoureux de ma nature encore sauvage, je pense notamment au poète Jean de Trinville qui aimait se promener ici en solitaire, essayèrent bien de me défendre contre cette violation d’intimité. Cet écrivain fit paraître un article en ma faveur dans le Messager Eudois ; il écrivit : « Adieu donc au Bois-de-Cise tant aimé ! ».
    M. Froideval, dira, lui : « La civilisation entre à coups de pioches et de cognées dans ce bois autrefois si tranquille. »
    Et oui, au printemps 1898, on commença les grands travaux ; des terrassiers, torses nus, suspendus dans le vide par des cordages, taillaient la falaise à coups de pics et parfois de mines afin de créer un accès à la mer.

     Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    La chapelle Ste Edith, elle poussa ici à la fin du siècle dernier.

     

    On déplaça de la sorte 5 000 mètres cubes de craie. Les premiers lots de terrains furent vite vendus. Il paraît même que pour la promotion des ventes, on me nomma à Paris “ Le Vésinet au bord de la mer ”. Ainsi, je vis sortir de terre un casino, une chapelle, un grand hôtel, puis un second.
    Dès 1907, 30 villas étaient construites de part et d’autre de la grande avenue qui conduit à la falaise. Les touristes bourgeois, qui venaient chez moi l’été, passaient généralement la matinée à la mer ; se promenaient l’après-midi dans la région et s’amusaient le soir au casino.
    Hélas, surgit la Première Guerre qui cassa la farniente de ces gens. Je vis alors beaucoup de soldats qui campèrent aux alentours ; des artilleurs belges puis des tankistes et des aviateurs anglais. C’est à cette époque qu’une maison close fut ouverte dans le bois. Sur ce sujet, je n’ajouterais rien, c’est classé secret défense !
    Enfin, la paix revint et les touristes aussi. Ma réputation grandit, aidé il est vrai par les autobus et le Tortillard qui amenaient les estivants. Avec les congés payés de 1936, on vint même faire du camping à l’ombre de mes beaux chênes.
    Puis, à nouveau, ce fut la guerre ; là le carnage fut total, villas réquisitionnées et pillées, arbres par milliers abattus, des mines un peu partout et pour clore le triste spectacle, les Allemands firent sauter l’escalier qui permettait de descendre à la mer.
    Ah, que de souvenirs !

     Le Bois de Cise, souvenir d'un sous-bois

    Promenade dans les allées du bois, parmi les fantômes de la Belle Epoque.

     

     


    votre commentaire